Lyon, 2 juillet 2024
– Wow, quel foutoir chez toi, Rose!
Florence entre dans mon 2 pièces en écarquillant les yeux, comme si elle avait atterri dans une autre galaxie.
– T’étais pas un monstre de la maniaquerie et du rangement, de base, grâce à tes années de pensionnat anglais super chic payé par tes parents ambassadeurs super blindés ?
– Pas « grâce à », déjà, « à cause de » cette éducation parfaite qu’ils ont préféré me payer dès mes 7 ans pour ne pas avoir à m’éduquer eux-mêmes. Ensuite ouais, y’a eu de la relâche mais je suis revenue sur mes principes de base quand j’ai dû enterrer ma grand-mère. La seule personne qui considérait que mon arrivée sur terre n’était pas une nuisance à son avenir professionnel.
– Et comment tu te sens ?
– Je n’ai plus besoin d’anxiolytiques, d’après ma psy, juste de sessions pour déblatérer. Je compte m’attaquer au rangement de mon appartement la semaine prochaine.
Flo prend délicatement entre ses mains un cadre photo argenté qui traîne sur une commode pleine de poussière.
– C’est dingue à quel point tu lui ressembles…
– Il paraît, oui. Le premier truc que je vais faire, c’est ranger cette commode. Regarde-moi ce chantier, putain… Ma petite mamie n’a rien à faire au milieu de mon passeport, des ampoules, des piles, un paquet de biscuits et des cotons-tiges.
– D’ailleurs, il est encore valable, ton passeport, Rose ?
– Ouais, j’ai encore trois ans devant moi.
– Tu as une tasse propre qui traîne pour me faire un thé et qu’on papote ?
– J’ai passé plus d’une décennie dans un pensionnat de la haute dans le Yorkshire : bien sûr que j’ai toujours de quoi faire une tasse de thé. Laisse-moi mettre la main sur ce putain de service en porcelaine offert par mes parents pour mes 20 piges.
– C’est ton éducation d’upper-class qui te fait utiliser « bordel » et « putain » comme si c’était de la ponctuation ?
– Ta gueule.
Florence tente de s’asseoir sur le canapé et se relève aussi sec :
– Ah mais sur le canapé aussi, c’est le bordel, en fait ! C’est quoi ce petit sac, là ? Ça date, on dirait !
Je saisis le sac aussi prestement que si c’était mon nouveau-né.
– C’était à ma grand-mère, une relique du passé.
– Et le jeu de scrabble ? Il n’a pas l’air très récent non plus.
– À ma grand-mère aussi. On y jouait ensemble, c’était les seuls moments pendant lesquels elle me parlait de sa vie.
Coussins rajustés sur le canapé, table basse nettoyée, tasses en porcelaine, coupelle en main, Florence me fixe comme si j’étais revenue d’entre les morts.
– Arrête de me fixer comme ça, on dirait que je suis une survivante de je ne sais quelle catastrophe et que tu es en mode interview pour faire un de tes documentaires, bordel !
– Faut dire que tu n’as pas bonne mine. Tu bosses, en ce moment ?
– Bof non, c’est plutôt calme. Mes parents pensent que je suis une future SDF, et que j’ai complètement raté ma vie en devenant traductrice, avec tout l’argent qu’ils ont investi dans mon éducation. « Tu aurais pu au moins traduire pour l’ONU ! »
– Tu ne dois pas trop galérer à trouver de quoi raconter à ta psy, remarque.
– Clairement.
Mon thé est trop chaud, mon appartement est trop sombre, je suis trop fatiguée. Florence rajuste un coussin et relance la conversation.
– En fait, j’aurais besoin de toi pour un documentaire que je suis en train de réaliser, et je me demandais si tu étais disponible la semaine prochaine pour venir avec moi. Ton rangement peut attendre quelques jours, non ?
– Quelques jours en Angleterre me feront le plus grand bien, en effet ! On part quand ?
– On ne va pas en Angleterre, en fait.
– Ecosse ? Irlande ?
– Non, c’est aux States. En Californie.
Je lâche un soupir d’exaspération :
– Tu plaisantes, j’espère ? Moi, chez les Yankees ? Sûrement pas. Pourquoi tu ne demandes pas à Ben ?
– Il est en congé paternité.
– Et il faudrait que je me coltine Trumpland juste parce qu’il a pondu un chiard ?
– Je te le demande comme un service. S’il te plaît.
Je prends une gorgée de thé pour me donner une contenance.
– C’est quoi, le sujet ? L’idiocratie en marche ?
– Pas du tout. Je prépare un documentaire sur les rafles pendant la Seconde Guerre Mondiale, et j’ai retrouvé un enfant de l’époque, qui est installé aux États-Unis.
– Ah. C’est dommage, ma grand-mère aurait sûrement eu des choses à te raconter. Elle avait assisté à plusieurs rafles dans son immeuble quand elle était petite, et elle avait perdu des amis.
– – Dommage, oui. Tu viens, alors ?
– Ignorant le fait que je suis censée lui répondre, je dégaine le petit sac en tissu gris que je lui ai confisqué :
– Regarde, ça c’est le sac de billes d’un de ses voisins qu’elle a toujours gardé. Les billes sont toujours dedans ! Elle voulait le retrouver pour les lui rendre, mais elle n’a jamais réussi. Le sac était fait à partir d’un vieux manteau de la maman du petit garçon, René. Sa famille a été déportée, je crois.
– Il est bien fait, ce sac, c’est dingue !
– Je soupçonne d’ailleurs que c’était son premier crush, le petit René. A chaque partie de scrabble, elle parlait tout le temps de ses grands yeux bleus et de ses boucles blondes.
– Ahaha, sacré Marthe !
– Comment tu sais qu’elle s’appelait Marthe ?
– Ben ? C’est toi qui me l’as dit !
– Ah ouais ? Je ne m’en souviens pas.
Je croise le regard de ma grand-mère dans son beau cadre sur ma commode poussiéreuse. Ca fait déjà trois mois.
– Et le coussin rose, là ? C’est à ta grand-mère aussi, je suppose ?
– Oui. J’ai aussi quelques bijoux.
– C’est quoi, le plan, vivre dans un sanctuaire ? Il faut que tu sortes ! Ta grand-mère est morte depuis 3 mois.
– Si sortir signifie me coltiner l’accent dégueulasse des Américains, leurs fausses dents et leur fast-food, merci bien.
– Amène tes reliques avec toi en Californie ! Le ménage peut attendre, mais pas Joe qui a 88 ans et a besoin d’une traductrice.
Ma grand-mère n’est plus là. Je dois m’extirper de ma douleur et de mon deuil. Il faut que je sorte de mon sanctuaire.
Direction la Californie, donc. Mes reliques et moi.
Besançon, 1er novembre 1999
– Si tu utilises le « C » du « constat » que je viens de placer, tu peux écrire « caramel », ma Rose.
– Ah oui, bien vu.
– Concentre-toi un peu. On dirait que tu oublies tout ton vocabulaire français dans ton pensionnat en Angleterre.
– Ce n’est pas moi qui ai choisi d’y étudier, je rappelle. Ca m’allait très bien d’habiter avec toi pour aller au collège de ton quartier.
– Je sais… mais tes parents ont choisi la meilleure école pour ton éducation. D’ailleurs, ton père a appelé quand tu étais sous la douche. Il n’avait pas trop le temps de papoter, c’était juste pour dire qu’ils ne sont pas sûrs avec ta mère de pouvoir se libérer pour Noël. Il est désolé.
J’étouffe un éclat de rire sarcastique, qui est rarement du goût de ma grand-mère. Mon père n’est en rien désolé de sacrifier un Noël de famille certes, mais en mode prolétaire, contre une soirée champagne avec je ne sais quelle huile locale.
– On le fera entre nous deux comme d’habitude, mamie. Je voulais te demander : l’immeuble où tu habitais quand tu étais petite à Paris, tu y es restée jusqu’à quel âge ?
– Et 2 qui font 24, allez je pioche ! Jusqu’à la fin de la guerre. Ma mère avait été traumatisée par les rationnements et avait décidé de nous emmener à la campagne, chez sa sœur, dans le Doubs.
– Ton père était déjà mort, alors ?
La main de ma grand-mère se fige alors qu’elle saisit les lettres dans le sac de Scrabble.
– Oui.
Le ton est d’une froideur qui me choque, la concision de la réponse me décourage, l’espace d’un instant, de continuer le dialogue. Mamie a perdu son père quand elle était très jeune, apparemment d’un accident de moto. Elle l’adorait. Il l’adorait. C’est tout ce que je sais.
Dans cette famille, personne n’a jamais le temps de m’expliquer quoi que ce soit, et le temps semble s’organiser autour d’évènements douloureux qui sont à peine évoqués. Lorsque je pose des questions, j’obtiens au pire des soupirs exaspérés face à des interrogations absurdes et inutiles, au mieux des débuts de phrase « mais tu sais bien, on en a déjà parlé » comme si j’étais censée tout connaître de mon histoire familiale, comme si j’avais déjà assisté à toutes les conversations gênantes sans même avoir été née.
Mes parents m’ont déracinée en Angleterre pour se donner bonne conscience de tout miser sur leur carrière d’ambassadeurs en Asie, mais j’ai besoin de connaître mes racines françaises.
– C’était un gros immeuble ? Et hop, ça fait 30 points !
– C’est bien, ma chérie. Oh oui, il y avait plusieurs ailes, plusieurs étages, et beaucoup de familles. Même si après 44, il y avait moins de monde, forcément…
– Pourquoi tu dis ça ? Tout le monde était parti à la campagne, comme ta famille ?
– Non, parce que certaines familles étaient juives.
– Tout le monde a été déporté, alors ?
– C’est compliqué. Tu pioches, Rose ?
– Et tu jouais avec qui dans l’immeuble ? Parce que tes grands frères étaient beaucoup plus âgés que toi, non ?
Paris, 13 juillet 1942 :
– Marthe ! Va prendre l’air dans la cour, j’en ai assez de t’avoir dans les pattes !
– Mais Odette est partie en vacances chez ses grands-parents à la campagne, je n’ai personne avec qui aller jouer !
– Avec tous les enfants qu’il y a dans l’immeuble ? Ça m’étonnerait.
– Je n’ai pas envie de jouer à leurs jeux bizarres, je veux jouer avec Odette !
– Odette n’est pas là, et je veux que tu sortes de cet appartement. Dépêche-toi.
Marthe sort de l’appartement en traînant les pieds, la mine boudeuse. Elle s’installe sur les marches en attendant que cette fichue journée ne se termine enfin. Odette doit revenir bientôt. Sa grande amie Odette, qui a le même âge qu’elle, et une même passion pour la poupée.
Elle aperçoit le petit garçon de l’étage du dessus qui sort de l’appartement. Elle ne lui a jamais adressé la parole, de toute façon il est plus jeune qu’elle. Elle n’a pas besoin de lui, elle a Odette. Il la regarde, et vient s’installer sur la marche à côté d’elle.
Il ne manquait plus que ça.
– Tu es triste ?
– Non.
– Qu’est-ce que tu fais, alors ?
– Rien.
– Tu es fâchée ?
– Non.
– Tu t’appelles comment ?
– Marthe.
– Moi je m’appelle René.
Elle ne dit rien, espérant que ce gamin finisse par prendre le large. Il est mignon, avec ces boucles blondes et ses grands yeux bleus. Mais c’est un gamin de 6 ans.
– Je vais jouer aux billes dans la cour, tu veux venir avec moi ?
– Je ne sais pas jouer, et de toute façon je n’ai pas envie.
– Mais si je t’apprends tu auras envie de venir ?
Marthe soupire. Odette n’est pas là, elle s’ennuie, elle n’a rien de mieux à faire que de suivre ce petit René dans la cour.
Étrangement, les heures filent avec René qui lui apprend gentiment, avec toute la naïveté et l’innocence de ses 6 ans les meilleures techniques pour gagner. Et lorsque sa mère et celle de René les appellent par la fenêtre pour l’heure du dîner, elle lève la tête, surprise. Déjà ?
René range toutes les billes dans un petit sac et grimpe les escaliers en criant : – À demain !
Paris, 14 juillet 2024 :
– C’est quoi cet accoutrement, Rose ?
Florence s’esclaffe en me voyant débouler dans l’aéroport, couverte de la tête aux pieds, chapeau compris : pas un seul centimètre carré de ma peau ne sera exposé au soleil Californien.
– Je suis rousse. Je déteste les USA. Je déteste le soleil, qui me le rend bien.
– Mais on dirait une apicultrice, enfin ! T’es en pleine parano !
– Y’a la clim à l’hôtel, j’espère ?
– Oui, et chez Joe aussi. Ramène-toi, la reine des abeilles, on a plusieurs heures de vol devant nous !
Je passe les heures de vol à râler « on va crever de chaud, je vais cramer, je vais être crevée à cause du décalage horaire et en plus on va manger de la merde », en intercalant avec quelques interrogations sur le fameux Joe, qui a échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv en étant caché par des voisins, qui l’ont ensuite confié à un organisme juif, le Comité Amelot. Le petit Joe est passé de famille en famille avant d’être adopté par une famille américaine.
– Et apparemment, il ne parle plus du tout français. Forcément, il avait 6 ans quand il est parti.
– D’où le fait que tu me trimballes jusqu’aux States.
– Voilà. Dans la joie et la bonne humeur !
Je cache difficilement ma nervosité, coincée dans cet avion pendant des heures entières et me raccroche au bracelet de ma grand-mère et au petit sac de billes qui est au fond de mon sac à main. Juste quelques reliques pour tenir le coup.
Evidemment en arrivant on meurt de chaud, comme prévu, et Florence passe les 24h suivantes à me brieffer sur tout ce qu’elle sait de la rafle du Vel d’Hiv, à qui elle a déjà parlé, comment elle a retrouvé René, en évitant soigneusement de commenter mes caprices de star sur le nombre de degrés de la clim et de glaçons dans mes verres.
Les deux techniciens qui nous rejoignent le lendemain pour le son et l’image sont moins subtils, et me charrient régulièrement. Je leur oppose un silence glacial.
En arrivant chez Joe, nous tombons sur la version Palm Springs de Wisteria lane : des maisons parfaitement alignées, avec une pelouse parfaitement tondue. C’est la petite fille de Joe qui nous ouvre, Amanda. Je m’engouffre à l’intérieur en criant « prem’s ! ». Oui, effectivement, ils ont la clim.
Ce n’est pas le grabataire auquel je m’attendais qui m’accueille, mais un grand-père fringant qui tient bien sur ses 2 jambes, cheveux gris, raie sur le côté, et m’identifie tout de suite comme étant la traductrice dont Florence lui a parlé : rousse, pas franchement portée sur le soleil ni les Américains.
– Quite the English rose, apparently!
Ah. Ah. Ah.
J’esquisse un sourire poli et m’installe dans un des fauteuils désignés par Amanda dans le salon où se tiendra l’interview, pendant que les câbles s’agitent dans tous les sens. Elle tente de faire la conversation, mais je reste dans ma posture de reine des glaces, imperméable à ses efforts de politesse.
– Je viens de me rappeler que nous avions du Yorkshire Tea que j’ai ramené de Londres le mois dernier, vous en voudriez peut-être une tasse en attendant que tout le monde soit prêt ?
– Avec plaisir, merci !
Florence s’assied à côté de moi :
– Arrête ça tout de suite, Rose. T’es chiante.
– Quoi ?
– Tu crois que je n’entends pas quand tu forces ton accent upper class et que tu joues les femmes de la haute ? On dirait Lady Mary Crowley dans Downton Abbey !
– T’as pas besoin des services d’une traductrice, si tu sais identifier ce genre de trucs.
– Joe va nous livrer le peu de souvenirs qu’il a de sa vie avant que ses parents finissent en déportation à Auschwitz, c’est jouable que tu fasses semblant d’être humaine le temps de l’entretien ou tu vas vraiment faire chier tout le monde parce que tu as perdu ta grand-mère et que préférerais être en Angleterre ?
Point taken.
Je saisis la tasse que me tend Amanda et la gratifie d’un sourire à peu près naturel qu’elle me rend. Joe prend place face à la caméra, impressionné par tous ces gens qui débarquent dans son salon alors qu’il a si peu à raconter.
– Vous comprenez, je ne me souviens pas vraiment de ma vie en France, avant d’être envoyé ici. Il me reste juste des sons, quelques images, des scènes de vie mais rien de très précis. Vous allez ennuyer notre Rose anglaise.
Florence éclate de rire :
-Rose est française, mais a été éduquée en Angleterre parce que ses parents étaient toujours partis à l’étranger. Vous vous êtes fait avoir par sa rousseur et sa peau blanche, mais si vous l’entendiez râler en version originale, je peux vous assurer que vous n’auriez aucun doute sur sa nationalité.
Joe se tourne vers moi avec un sourire taquin, et se fige quelques secondes en me fixant:
– J’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part. Vous avez quelque chose de familier dans le regard.
Florence change rapidement de sujet de conversation :
– Commençons par le début : de quoi vous souvenez-vous de votre vie à Paris ?
– Nous habitions avec mes parents dans un immeuble assez grand. Il y avait plusieurs étages et une cour dans laquelle je jouais, je crois.
– Vous aviez des frères et sœurs ?
– Non, je ne pense pas. Je m’en souviendrais, non ? Mais je ne me souviens même pas de la voix de mes parents, ni de leur visage, vous vous rendez compte ?
Joe soupire un instant, et sa main se crispe sur l’accoudoir de son fauteuil.
– Je me souviens par contre des voisins du dessus qui tapaient du pied en hurlant « dehors, sales Juifs ! » La mémoire est capricieuse, non ? Et puis, le bruit de la machine à coudre de ma mère, aussi. Elle était couturière, peut-être ? Je ne sais pas. Vous en savez plus que moi, non ? Avec toutes vos archives… J’ai arrêté d’être curieux quand j’ai changé d’identité. Mon enfance s’est arrêtée le 16 juillet 1942.
Amanda m’explique que Joe n’est pas son prénom de naissance, mais qu’il a décidé de s’appeler ainsi, diminutif de Joseph, car il se souvenait que c’était le prénom de son père. Au cas où…
– Et vous vous appeliez comment, avant ?
– Rose ? Tu me laisses mener mon interview, s’il te plaît ? Chacun son métier.
– Bon, bon…
Florence extirpe une étoile jaune de son sac :
– Est-ce que vous vous souvenez d’avoir porté l’étoile jaune ? Vous êtes né en avril, donc à partir de juillet 1942 vous deviez sûrement en avoir une pour aller à l’école, par exemple.
Joe tient l’étoile entre ses doigts, on voit qu’il se concentre à ses froncements de sourcils.
– Non, je regrette mais je ne m’en souviens pas. J’en ai vu à la télé, dans des documentaires, vous savez. Mais je ne me souviens pas l’avoir portée, alors que ma mère l’a certainement cousue sur mes vêtements.
Il soupire, visiblement frustré de ne rien avoir à nous apprendre de plus.
– De quoi vous vous souvenez, Joe ?
– Le bruit de mes chaussures quand je dévalais l’escalier. C’est bête, hein ? Mais je courais comme un dératé pour aller jouer aux billes dans la cour. C’est le même genre de bruit que j’ai entendu depuis l’appartement des voisins le soir du 16 juillet 1942. Et ça tapait dans les portes, et ça criait dans tous les sens. Moi, j’étais allongé sur un matelas, et la petite voisine me tenait la main. Elle était gentille, je jouais avec elle dans la cour, je crois. Et je crois que j’étais sur les genoux de sa mère, après. Elle me caressait les cheveux.
– Elle s’appelait comment, la petite voisine avec laquelle vous jouiez ?
– Un prénom qui commençait par un M, je crois. J’ai oublié.
Florence fait signe à Lucas, le caméraman, de se rapprocher.
– Je vais vous montrer les rushes d’une interview que nous avons tourné il y a quelques mois d’une dame qui habitait dans le même immeuble que vous à cette époque. Ça va peut-être vous rappeler des souvenirs.
Je me rapproche de l’écran, prête à traduire. Lorsque Lucas appuie sur play, je me décompose :
– Putain, mais c’est pas vrai…
Je saute sur mes pieds comme si j’étais montée sur ressorts et sors en claquant la porte, tremblante. J’atterris dans la cuisine. Je tente de me calmer pendant quelques minutes en fermant les yeux et en me concentrant sur ma respiration. Les photos aimantées sur le réfrigérateur montrent que Joe a eu une vie remplie d’amour, de rires, et de câlins.
Lorsque je me retourne, Florence est plantée devant moi. Elle n’a pas l’air embarrassée, ni désolée. Toute tentative de retour au calme est de fait annulée.
– Mais TU TE FOUS DE MA GUEULE, FLORENCE, PUTAIN ! C’est quoi, cette interview de ma grand-mère ? Pourquoi je n’étais pas au courant de ça ? Et il faut que je débarque aux States pour découvrir que ma mamie fait partie de ton documentaire à la con, là ?
Amanda arrive dans la cuisine, paniquée. Tout le quartier a dû m’entendre, vu le niveau sonore que je viens d’imposer à mes cordes vocales. Florence lui fait un signe rassurant de la main.
– C’est elle qui m’a demandé de garder le secret, Rose. Je l’ai retrouvée dans les archives il y a quelques mois, et quand je lui en ai parlé, elle a accepté de participer au documentaire à condition que je ne te dise rien.
– Mais pourquoi ? Je lui ai posé des questions toute mon adolescence, je n’avais que des demi-réponses ! Pourquoi elle t’a parlé à toi et pas à moi?
– Reviens au salon, je vais te montrer le début de l’interview.
– Laisse moi quelques minutes, histoire d’éviter que je bousille la caméra.
Lorsque j’entre dans le salon, Florence est en train d’expliquer dans un anglais qui ne nécessite certainement pas l’aide d’une traductrice qu’elle a retrouvé le fils de la femme du comité Amelot qui l’avait pris en charge.
– Il se souvenait de vous, parce que lorsque votre maman a fait mine de partir, vous avez éclaté en sanglot en disant que vous aviez oublié vos billes.
Joe esquisse un demi-sourire:
– Je ne pleurais pas parce que ma mère partait mais parce que je n’avais pas mes billes. L’enfance est un monde à part… Je ne me souviens pas non plus de cette scène.
– André, le jeune garçon, vous avait donné les siennes pour vous calmer.
Je reste debout au milieu du salon. Ils me regardent tous quelques secondes, se demandant s’ils sont bien en sécurité.
– Je n’avais pas prévenu Rose que sa grand-mère faisait partie du documentaire, d’où sa surprise euh… haute en couleur.
Joe m’invite à s’asseoir à côté de lui puis me tapote la main. N’ayant plus aucun grand-parent, je me laisse tenter par la sensation d’avoir un grand-père qui tente de calmer mon chagrin. Je murmure, les larmes aux yeux :
– Elle est morte il y a quelques mois et c’est difficile…
– Je comprends, oui. Vous préférez que l’on sorte quelques minutes, pendant que Florence vous montre l’interview ?
– Non, ce n’est pas la peine. Vous m’avez entendu hurler, vous me voyez pleurer. Je n’ai plus rien à cacher.
Amanda me pose une main sur l’épaule:
– J’ai enterré ma mère il y a quelques semaines, Rose. Un ami m’a dit cette phrase à propos du deuil : « On rend hommage à la vie de la personne décédée le jour de l’enterrement, et nos larmes sont une illustration de l’amour qu’on lui portait et de notre reconnaissance de la chance que nous avons de l’avoir connue. » Ces mots n’effacent pas le chagrin, mais ça aide un peu.
Florence s’installe à mes côtés:
– Je ne t’ai pas piégée, promis. Il faut que tu regardes la suite. Lucas ?
Je prends un mouchoir en voyant ma grand-mère s’afficher de nouveau sur l’écran.
– Vous me disiez que vous n’aimiez pas parler de cette période de votre vie, pourquoi ?
– C’était trop difficile. Mon père est mort au tout début de la guerre, et je ne m’en suis jamais remise. J’étais sa petite chérie, sa seule fille. Il me gâtait et ma mère le rabrouait sans cesse à ce sujet. Et puis un jour, quelqu’un est venu me chercher dans ma classe. Je ne sais plus qui. Pour me dire qu’il était mort. « Ton père est mort », voilà. Juste ces mots-là, un cercueil, une pierre tombale, et la personne que j’aimais le plus au monde n’existait plus.
Je vois une main (celle de Florence ?) tendre un mouchoir à ma grand-mère, qui le saisit pour se moucher et essuyer les larmes qu’elle n’a jamais versées devant moi.
– Vous n’en avez jamais parlé à Rose ?
– Non, à personne. Seulement à Odette, ma meilleure amie de l’époque. Mais sinon, à personne d’autre. Ma mère ne voulait pas en parler, c’était trop douloureux. Alors, j’ai pris l’habitude de ne jamais rien dire. Même à mon mari, même à mon fils. Et quand Rose me posait des questions, ça me faisait tellement souffrir de me souvenir de mon père et de ne pas être capable d’en parler. Et puis Rose, elle lui ressemble tellement : les cheveux roux bouclés, le sale caractère. C’est la première à râler, mais elle a le coeur sur la main. Mon père était exactement comme ça.
Mon chagrin devait être silencieux, vous comprenez ? Parce que j’avais déjà bien eu de la chance d’avoir eu un père quand la génération précédente avait connu tant de morts. Mais moi j’étais une gamine, qu’est-ce que ça pouvait me faire, que la tante Hortense avait perdu ses 3 fils à Verdun ? Ca n’apaisait rien du tout ! J’avais besoin d’un père, pas de fantômes !
– Pourquoi vous acceptez de m’en parler aujourd’hui ?
– Pour que vous en gardiez une trace. Pour Rose. De tout ce que je n’ai jamais été capable de lui raconter.
Les parents de Rose ont eu un enfant comme on coche une case administrative, ou comme on achète un vase. J’ai tellement fulminé quand mon abruti de fils a préféré sa carrière d’ambassadeur à l’éducation de sa fille unique ! Moi qui avais perdu mon père ! Et quand elle me demandait « il est où, mon papa? », j’avais tellement mal au coeur!
Lucas a mis la vidéo en pause, et Amanda m’a préparé une deuxième tasse de thé. Florence s’assied par terre, à mes pieds. J’entends le tic tac d’une horloge que je n’avais jamais perçu jusqu’à présent.
Je murmure :
– Je le savais, tout ça… Mais je ne pensais pas que ça l’atteignait autant…
– Est-ce que tu penses pouvoir traduire la suite, Rose ?
– Je crois.
Le visage de ma grand-mère se remet en mouvement, et j’entends la voix de Florence au loin, me sortant de ma torpeur :
– Qu’est-ce que vous vous souvenez de la soirée du 16 juillet, Marthe ?
Un cri juste à côté de moi interrompt la vidéo : « Marthe ! »
16 juillet 1942, Paris :
– Est-ce que vous pourriez cacher mon petit René pour cette nuit, s’il vous plaît ? On dit qu’il va y avoir une rafle. Au cas où, vous comprenez…
– Oui bien sûr, il sera dans la chambre des enfants, ne vous inquiétez pas. Je vous dois bien ça, à vous et votre mari. Et vous ? Qu’allez-vous-faire ?
– On ira sûrement dans les combles du grenier. Si jamais…enfin, vous savez si… sur ce papier, j’ai noté l’adresse à laquelle nous devions l’amener pour qu’il soit placé. Il n’est pas en sécurité, ici.
Marthe voit sa mère prendre les mains de Mme Goldstein entre les siennes et chuchoter :
– C’est promis.
Elle pose sa main sur l’épaule de René et lui sourit :
– Viens René, tu vas partager la chambre de Marthe et de ses grands-frères. Tu seras bien, tu verras.
Mme Goldstein se met à genoux pour serrer son fils dans ses bras, en lui disant qu’elle le verra demain. Le petit René suit docilement la mère de Marthe avec son petit balluchon, et son sac de billes dans la main
Palm Springs, 16 juillet 1942 :
Joe semble être au bord de la crise cardiaque. Il désigne l’écran du doigt en répétant « Marthe, Marthe ! ».
Sortant de ma torpeur, je comprends enfin que Joe s’appelait René quand il avait 6 ans, et c’est à mon tour de lui prendre la main pendant qu’Amanda tente de le calmer.
– Alors c’était elle, la voisine. Marthe ! Sa mère m’avait caché dans la chambre des enfants cette nuit-là ! Je jouais aux billes avec Marthe dans la cour, et mon père aidait sa mère dans l’appartement parce que son mari était décédé !
L’ambiance dans le salon est électrique. Florence comprend qu’elle est sans doute allée un peu trop loin dans l’orchestration de son documentaire, Amanda fixe son grand-père, craignant une crise cardiaque, et je tente de contrôler le tremblement de mes mains.
Joe finit par se calmer, et demande la suite de l’interview.
– Vous me disiez que la voisine vous avait confié leur fils, craignant une rafle ?
– Oui, c’est ça. Le petit s’appelait René. Un beau petit- garçon avec des grands yeux bleus et des boucles blondes. Quand je pense aux saletés de caricatures qu’on pouvait voir sur les affiches « Le Juif et la France »… ils n’avaient rien compris. La mère était très belle. C’était une femme petite, mince, avec des longs cheveux bruns. Le petit René ne comprenait pas vraiment ce qu’il se passait, je crois. Il était très calme, et était allé se coucher sur un matelas dans la chambre sans protester ni poser de questions. Je pense que ce n’était pas la première fois qu’il dormait ailleurs pour une nuit. Il y avait eu d’autres rafles.
– Vous vous souvenez de comment ça s’est passé ?
– Pas tout, non. Nous avons tous été réveillés au beau milieu de la nuit par des bruits de cavalcades dans les escaliers et de coups donnés dans les portes. La police hurlait le nom de famille des parents de René. Lui était allongé sur le matelas, les yeux grands ouverts sans rien dire. Je me souviens que ma mère est venue dans ma chambre et qu’elle l’a pris sur ses genoux en lui demandant de ne rien dire. C’était inutile, il était parfaitement silencieux.
– Et après ?
– Je suis allée dans l’entrée, et j’ai entendu des voisins dans l’escalier dire aux policiers que les Goldstein s’étaient cachés dans les combles. Ce sont les mêmes voisins qui sont allés se servir dans l’appartement après leur arrestation. « De toute façon, ils n’en ont plus besoin, ils ne vont pas revenir ! », qu’ils disaient. Mes grands-frères ont vu les Goldstein et d’autres personnes de l’immeuble, encadrés par des policiers, arrêtés comme des criminels.
– Qu’est-ce qui est arrivé à René, après ?
– Il était en état de choc, je crois. Il est resté sur les genoux de ma mère toute la nuit, et puis le lendemain elle l’a amené rue Amelot, à l’adresse qui était écrite sur le bout de papier par Mme Goldstein. René ne lui lâchait pas la main, ça faisait peine à voir. J’ai retrouvé son sac de billes sous l’oreiller en rangeant la chambre, mais il était trop tard pour lui rendre.
Joe agite le bras en direction de l’écran :
– Arrêtez-ça, s’il vous plaît. Je n’en peux plus. Laissez-moi quelques minutes.
Il s’extirpe de son fauteuil pour aller faire quelques pas autour de la piscine en séchant ses larmes.
Amanda, tout en le surveillant d’un œil, nous explique que quand il est devenu père, il passait des heures à regarder ses enfants dormir en se disant qu’il ne survivrait pas si on les lui arrachait.
– Quand nous sommes nés, nous, la génération suivante, nous ne comprenions pas pourquoi il nous fixait si tristement. En fait, il se disait tout simplement qu’il connaissait un bonheur que n’avaient jamais connu ses parents : celui d’avoir des petits-enfants.
Le silence s’installe, dissipé quelques secondes par la voix de Florence en français:
– Tu comprends mieux pourquoi tu es là, Rose?
Joe rentre dans le salon, visiblement toujours éprouvé. Il m’adresse un sourire faible :
– C’est vrai que vous lui ressemblez..
Je pose mon sac à main sur mes genoux, et commence à fouiller dans mon fatras. Et puis je lui tends un petit sac de tissu gris dont il desserre les liens comme par réflexe, le regard émerveillé. Il est difficile d’identifier sur le visage du vieil homme ce qui prime entre la nostalgie, l’émerveillement et la surprise.
Et c’est à ce moment-là que j’ai vu, pointant de derrière l’oreille de René, argentée (ou dorée?), une toute petite bouclette de cheveux.