René

Lyon, 2 juillet 2024

– Wow, quel foutoir chez toi, Rose!

Florence entre dans mon 2 pièces en écarquillant les yeux, comme si elle avait atterri dans une autre galaxie.

– T’étais pas un monstre de la maniaquerie et du rangement, de base, grâce à tes années de pensionnat anglais super chic payé par tes parents ambassadeurs super blindés ?

– Pas « grâce à », déjà, « à cause de » cette éducation parfaite qu’ils ont préféré me payer dès mes 7 ans pour ne pas avoir à m’éduquer eux-mêmes. Ensuite ouais, y’a eu de la relâche mais je suis revenue sur mes principes de base quand j’ai dû enterrer ma grand-mère. La seule personne qui considérait que mon arrivée sur terre n’était pas une nuisance à son avenir professionnel.

– Et comment tu te sens ?

– Je n’ai plus besoin d’anxiolytiques, d’après ma psy, juste de sessions pour déblatérer. Je compte m’attaquer au rangement de mon appartement la semaine prochaine.

Flo prend délicatement entre ses mains un cadre photo argenté qui traîne sur une commode pleine de poussière.

– C’est dingue à quel point tu lui ressembles…

– Il paraît, oui. Le premier truc que je vais faire, c’est ranger cette commode. Regarde-moi ce chantier, putain… Ma petite mamie n’a rien à faire au milieu de mon passeport, des ampoules, des piles, un paquet de biscuits et des cotons-tiges.

– D’ailleurs, il est encore valable, ton passeport, Rose ?

– Ouais, j’ai encore trois ans devant moi.

– Tu as une tasse propre qui traîne pour me faire un thé et qu’on papote ?

– J’ai passé plus d’une décennie dans un pensionnat de la haute dans le Yorkshire : bien sûr que j’ai toujours de quoi faire une tasse de thé. Laisse-moi mettre la main sur ce putain de service en porcelaine offert par mes parents pour mes 20 piges.  

– C’est ton éducation d’upper-class qui te fait utiliser « bordel » et « putain » comme si c’était de la ponctuation ?

– Ta gueule.

Florence tente de s’asseoir sur le canapé et se relève aussi sec :

– Ah mais sur le canapé aussi, c’est le bordel, en fait ! C’est quoi ce petit sac, là ? Ça date, on dirait !

Je saisis le sac aussi prestement que si c’était mon nouveau-né.

– C’était à ma grand-mère, une relique du passé.

– Et le jeu de scrabble ? Il n’a pas l’air très récent non plus.

– À ma grand-mère aussi. On y jouait ensemble, c’était les seuls moments pendant lesquels elle me parlait de sa vie.

Coussins rajustés sur le canapé, table basse nettoyée, tasses en porcelaine, coupelle en main, Florence me fixe comme si j’étais revenue d’entre les morts.

– Arrête de me fixer comme ça, on dirait que je suis une survivante de je ne sais quelle catastrophe et que tu es en mode interview pour faire un de tes documentaires, bordel !

– Faut dire que tu n’as pas bonne mine. Tu bosses, en ce moment ?

– Bof non, c’est plutôt calme. Mes parents pensent que je suis une future SDF, et que j’ai complètement raté ma vie en devenant traductrice, avec tout l’argent qu’ils ont investi dans mon éducation. « Tu aurais pu au moins traduire pour l’ONU ! »

– Tu ne dois pas trop galérer à trouver de quoi raconter à ta psy, remarque.

– Clairement.

Mon thé est trop chaud, mon appartement est trop sombre, je suis trop fatiguée. Florence rajuste un coussin et relance la conversation.

– En fait, j’aurais besoin de toi pour un documentaire que je suis en train de réaliser, et je me demandais si tu étais disponible la semaine prochaine pour venir avec moi. Ton rangement peut attendre quelques jours, non ?

– Quelques jours en Angleterre me feront le plus grand bien, en effet ! On part quand ?

– On ne va pas en Angleterre, en fait.

– Ecosse ? Irlande ?

– Non, c’est aux States. En Californie.

Je lâche un soupir d’exaspération :

– Tu plaisantes, j’espère ? Moi, chez les Yankees ? Sûrement pas. Pourquoi tu ne demandes pas à Ben ?

– Il est en congé paternité.

– Et il faudrait que je me coltine Trumpland juste parce qu’il a pondu un chiard ?

– Je te le demande comme un service. S’il te plaît.

Je prends une gorgée de thé pour me donner une contenance.

– C’est quoi, le sujet ? L’idiocratie en marche ?

– Pas du tout. Je prépare un documentaire sur les rafles pendant la Seconde Guerre Mondiale, et j’ai retrouvé un enfant de l’époque, qui est installé aux États-Unis.

– Ah. C’est dommage, ma grand-mère aurait sûrement eu des choses à te raconter. Elle avait assisté à plusieurs rafles dans son immeuble quand elle était petite, et elle avait perdu des amis.

– – Dommage, oui. Tu viens, alors ?

– Ignorant le fait que je suis censée lui répondre, je dégaine le petit sac en tissu gris que je lui ai confisqué :

– Regarde, ça c’est le sac de billes d’un de ses voisins qu’elle a toujours gardé. Les billes sont toujours dedans ! Elle voulait le retrouver pour les lui rendre, mais elle n’a jamais réussi. Le sac était fait à partir d’un vieux manteau de la maman du petit garçon, René. Sa famille a été déportée, je crois.

– Il est bien fait, ce sac, c’est dingue !

– Je soupçonne d’ailleurs que c’était son premier crush, le petit René. A chaque partie de scrabble, elle parlait tout le temps de ses grands yeux bleus et de ses boucles blondes.

– Ahaha, sacré Marthe !

– Comment tu sais qu’elle s’appelait Marthe ?

– Ben ? C’est toi qui me l’as dit !

– Ah ouais ? Je ne m’en souviens pas.

Je croise le regard de ma grand-mère dans son  beau cadre sur ma commode poussiéreuse. Ca fait déjà trois mois.

– Et le coussin rose, là ? C’est à ta grand-mère aussi, je suppose ?

– Oui. J’ai aussi quelques bijoux.

– C’est quoi, le plan, vivre dans un sanctuaire ? Il faut que tu sortes ! Ta grand-mère est morte depuis 3 mois.

– Si sortir signifie me coltiner l’accent dégueulasse des Américains, leurs fausses dents et leur fast-food, merci bien.

– Amène tes reliques avec toi en Californie ! Le ménage peut attendre, mais pas Joe qui a 88 ans et a besoin d’une traductrice.

Ma grand-mère n’est plus là. Je dois m’extirper de ma douleur et de mon deuil. Il faut que je sorte de mon sanctuaire.

Direction la Californie, donc. Mes reliques et moi.

Besançon, 1er novembre 1999

– Si tu utilises le « C » du « constat » que je viens de placer, tu peux écrire « caramel », ma Rose.

– Ah oui, bien vu.

– Concentre-toi un peu. On dirait que tu oublies tout ton vocabulaire français dans ton pensionnat en Angleterre.

– Ce n’est pas moi qui ai choisi d’y étudier, je rappelle. Ca m’allait très bien d’habiter avec toi pour aller au collège de ton quartier.

– Je sais… mais tes parents ont choisi la meilleure école pour ton éducation. D’ailleurs, ton père a appelé quand tu étais sous la douche. Il n’avait pas trop le temps de papoter, c’était juste pour dire qu’ils ne sont pas sûrs avec ta mère de pouvoir se libérer pour Noël. Il est désolé.

J’étouffe un éclat de rire sarcastique, qui est rarement du goût de ma grand-mère. Mon père n’est en rien désolé de sacrifier un Noël de famille certes, mais en mode prolétaire, contre une soirée champagne avec je ne sais quelle huile locale.

– On le fera entre nous deux comme d’habitude, mamie. Je voulais te demander : l’immeuble où tu habitais quand tu étais petite à Paris, tu y es restée jusqu’à quel âge ?

– Et 2 qui font 24, allez je pioche ! Jusqu’à la fin de la guerre. Ma mère avait été traumatisée par les rationnements et avait décidé de nous emmener à la campagne, chez sa sœur, dans le Doubs.

– Ton père était déjà mort, alors ?

La main de ma grand-mère se fige alors qu’elle saisit les lettres dans le sac de Scrabble.

– Oui.

Le ton est d’une froideur qui me choque, la concision de la réponse me décourage, l’espace d’un instant, de continuer le dialogue. Mamie a perdu son père quand elle était très jeune, apparemment d’un accident de moto. Elle l’adorait. Il l’adorait. C’est tout ce que je sais.

Dans cette famille, personne n’a jamais le temps de m’expliquer quoi que ce soit, et le temps semble s’organiser autour d’évènements douloureux qui sont à peine évoqués. Lorsque je pose des questions, j’obtiens au pire des soupirs exaspérés face à des interrogations absurdes et inutiles, au mieux des débuts de phrase « mais tu sais bien, on en a déjà parlé » comme si j’étais censée tout connaître de mon histoire familiale, comme si j’avais déjà assisté à toutes les conversations gênantes sans même avoir été née.

Mes parents m’ont déracinée en Angleterre pour se donner bonne conscience de tout miser sur leur carrière d’ambassadeurs en Asie, mais j’ai besoin de connaître mes racines françaises.

– C’était un gros immeuble ? Et hop, ça fait 30 points !

– C’est bien, ma chérie. Oh oui, il y avait plusieurs ailes, plusieurs étages, et beaucoup de familles. Même si après 44, il y avait moins de monde, forcément…

– Pourquoi tu dis ça ? Tout le monde était parti à la campagne, comme ta famille ?

– Non, parce que certaines familles étaient juives.

– Tout le monde a été déporté, alors ?

– C’est compliqué. Tu pioches, Rose ?

– Et tu jouais avec qui dans l’immeuble ? Parce que tes grands frères étaient beaucoup plus âgés que toi, non ?

Paris, 13 juillet 1942 :

– Marthe ! Va prendre l’air dans la cour, j’en ai assez de t’avoir dans les pattes !

– Mais Odette est partie en vacances chez ses grands-parents à la campagne, je n’ai personne avec qui aller jouer !

– Avec tous les enfants qu’il y a dans l’immeuble ? Ça m’étonnerait.

– Je n’ai pas envie de jouer à leurs jeux bizarres, je veux jouer avec Odette !

– Odette n’est pas là, et je veux que tu sortes de cet appartement. Dépêche-toi.

Marthe sort de l’appartement en traînant les pieds, la mine boudeuse. Elle s’installe sur les marches en attendant que cette fichue journée ne se termine enfin. Odette doit revenir bientôt. Sa grande amie Odette, qui a le même âge qu’elle, et une même passion pour la poupée.

Elle aperçoit le petit garçon de l’étage du dessus qui sort de l’appartement. Elle ne lui a jamais adressé la parole, de toute façon il est plus jeune qu’elle. Elle n’a pas besoin de lui, elle a Odette. Il la regarde, et vient s’installer sur la marche à côté d’elle.

Il ne manquait plus que ça.

– Tu es triste ?

– Non.

– Qu’est-ce que tu fais, alors ?

– Rien.

– Tu es fâchée ?

– Non.

– Tu t’appelles comment ?

– Marthe.

– Moi je m’appelle René.

Elle ne dit rien, espérant que ce gamin finisse par prendre le large. Il est mignon, avec ces boucles blondes et ses grands yeux bleus. Mais c’est un gamin de 6 ans.

– Je vais jouer aux billes dans la cour, tu veux venir avec moi ?

– Je ne sais pas jouer, et de toute façon je n’ai pas envie.

– Mais si je t’apprends tu auras envie de venir ?

Marthe soupire. Odette n’est pas là, elle s’ennuie, elle n’a rien de mieux à faire que de suivre ce petit René dans la cour.

Étrangement, les heures filent avec René qui lui apprend gentiment, avec toute la naïveté et l’innocence de ses 6 ans les meilleures techniques pour gagner. Et lorsque sa mère et celle de René les appellent par la fenêtre pour l’heure du dîner, elle lève la tête, surprise. Déjà ?

René range toutes les billes dans un petit sac et grimpe les escaliers en criant : – À demain ! 

Paris, 14 juillet 2024 :

– C’est quoi cet accoutrement, Rose ?

Florence s’esclaffe en me voyant débouler dans l’aéroport, couverte de la tête aux pieds, chapeau compris : pas un seul centimètre carré de ma peau ne sera exposé au soleil Californien.

– Je suis rousse. Je déteste les USA. Je déteste le soleil, qui me le rend bien.

– Mais on dirait une apicultrice, enfin ! T’es en pleine parano !

– Y’a la clim à l’hôtel, j’espère ?

– Oui, et chez Joe aussi. Ramène-toi, la reine des abeilles, on a plusieurs heures de vol devant nous !

Je passe les heures de vol à râler « on va crever de chaud, je vais cramer, je vais être crevée à cause du décalage horaire et en plus on va manger de la merde », en intercalant avec quelques interrogations sur le fameux Joe, qui a échappé de justesse à la rafle du Vel d’Hiv en étant caché par des voisins, qui l’ont ensuite confié à un organisme juif, le Comité Amelot. Le petit Joe est passé de famille en famille avant d’être adopté par une famille américaine.

– Et apparemment, il ne parle plus du tout français. Forcément, il avait 6 ans quand il est parti.

– D’où le fait que tu me trimballes jusqu’aux States.

– Voilà. Dans la joie et la bonne humeur !

Je cache difficilement ma nervosité, coincée dans cet avion pendant des heures entières et me raccroche au bracelet de ma grand-mère et au petit sac de billes qui est au fond de mon sac à main. Juste quelques reliques pour tenir le coup.

Evidemment en arrivant on meurt de chaud, comme prévu, et Florence passe les 24h suivantes à me brieffer sur tout ce qu’elle sait de la rafle du Vel d’Hiv, à qui elle a déjà parlé, comment elle a retrouvé René, en évitant soigneusement de commenter mes caprices de star sur le nombre de degrés de la clim et de glaçons dans mes verres.

Les deux techniciens qui nous rejoignent le lendemain pour le son et l’image sont moins subtils, et me charrient régulièrement. Je leur oppose un silence glacial.

En arrivant chez Joe, nous tombons sur la version Palm Springs de Wisteria lane : des maisons parfaitement alignées, avec une pelouse parfaitement tondue. C’est la petite fille de Joe qui nous ouvre, Amanda. Je m’engouffre à l’intérieur en criant « prem’s ! ». Oui, effectivement, ils ont la clim.

Ce n’est pas le grabataire auquel je m’attendais qui m’accueille, mais un grand-père fringant qui tient bien sur ses 2 jambes, cheveux gris, raie sur le côté, et m’identifie tout de suite comme étant la traductrice dont Florence lui a parlé : rousse, pas franchement portée sur le soleil ni les Américains.

Quite the English rose, apparently!

Ah. Ah. Ah.

J’esquisse un sourire poli et m’installe dans un des fauteuils désignés par Amanda dans le salon où se tiendra l’interview, pendant que les câbles s’agitent dans tous les sens.  Elle tente de faire la conversation, mais je reste dans ma posture de reine des glaces, imperméable à ses efforts de politesse.

– Je viens de me rappeler que nous avions du Yorkshire Tea que j’ai ramené de Londres le mois dernier, vous en voudriez peut-être une tasse en attendant que tout le monde soit prêt ?

– Avec plaisir, merci !

Florence s’assied à côté de moi :

– Arrête ça tout de suite, Rose. T’es chiante.

– Quoi ?

– Tu crois que je n’entends pas quand tu forces ton accent upper class et que tu joues les femmes de la haute ? On dirait Lady Mary Crowley dans Downton Abbey !

– T’as pas besoin des services d’une traductrice, si tu sais identifier ce genre de trucs.

– Joe va nous livrer le peu de souvenirs qu’il a de sa vie avant que ses parents finissent en déportation à Auschwitz, c’est jouable que tu fasses semblant d’être humaine le temps de l’entretien ou tu vas vraiment faire chier tout le monde parce que tu as perdu ta grand-mère et que préférerais être en Angleterre ?

Point taken.

Je saisis la tasse que me tend Amanda et la gratifie d’un sourire à peu près naturel qu’elle me rend. Joe prend place face à la caméra, impressionné par tous ces gens qui débarquent dans son salon alors qu’il a si peu à raconter.

– Vous comprenez, je ne me souviens pas vraiment de ma vie en France, avant d’être envoyé ici. Il me reste juste des sons, quelques images, des scènes de vie mais rien de très précis. Vous allez ennuyer notre Rose anglaise.

Florence éclate de rire :

-Rose est française, mais a été éduquée en Angleterre parce que ses parents étaient toujours partis à l’étranger. Vous vous êtes fait avoir par sa rousseur et sa peau blanche, mais si vous l’entendiez râler en version originale, je peux vous assurer que vous n’auriez aucun doute sur sa nationalité.

Joe se tourne vers moi avec un sourire taquin, et se fige quelques secondes en me fixant:

– J’ai l’impression de vous avoir déjà vue quelque part. Vous avez quelque chose de familier dans le regard.

Florence change rapidement de sujet de conversation :

– Commençons par le début : de quoi vous souvenez-vous de votre vie à Paris ?

– Nous habitions avec mes parents dans un immeuble assez grand. Il y avait plusieurs étages et une cour dans laquelle je jouais, je crois.

– Vous aviez des frères et sœurs ?

– Non, je ne pense pas. Je m’en souviendrais, non ? Mais je ne me souviens même pas de la voix de mes parents, ni de leur visage, vous vous rendez compte ?

Joe soupire un instant, et sa main se crispe sur l’accoudoir de son fauteuil.

– Je me souviens par contre des voisins du dessus qui tapaient du pied en hurlant « dehors, sales Juifs ! » La mémoire est capricieuse, non ? Et puis, le bruit de la machine à coudre de ma mère, aussi. Elle était couturière, peut-être ?  Je ne sais pas. Vous en savez plus que moi, non ? Avec toutes vos archives… J’ai arrêté d’être curieux quand j’ai changé d’identité. Mon enfance s’est arrêtée le 16 juillet 1942.

Amanda m’explique que Joe n’est pas son prénom de naissance, mais qu’il a décidé de s’appeler ainsi, diminutif de Joseph, car il se souvenait que c’était le prénom de son père. Au cas où…

– Et vous vous appeliez comment, avant ?

– Rose ? Tu me laisses mener mon interview, s’il te plaît ? Chacun son métier.

– Bon, bon…

Florence extirpe une étoile jaune de son sac :

– Est-ce que vous vous souvenez d’avoir porté l’étoile jaune ? Vous êtes né en avril, donc à partir de juillet 1942 vous deviez sûrement en avoir une pour aller à l’école, par exemple.

Joe tient l’étoile entre ses doigts, on voit qu’il se concentre à ses froncements de sourcils.

– Non, je regrette mais je ne m’en souviens pas. J’en ai vu à la télé, dans des documentaires, vous savez. Mais je ne me souviens pas l’avoir portée, alors que ma mère l’a certainement cousue sur mes vêtements.

Il soupire, visiblement frustré de ne rien avoir à nous apprendre de plus.

– De quoi vous vous souvenez, Joe ?

– Le bruit de mes chaussures quand je dévalais l’escalier. C’est bête, hein ? Mais je courais comme un dératé pour aller jouer aux billes dans la cour. C’est le même genre de bruit que j’ai entendu depuis l’appartement des voisins le soir du 16 juillet 1942. Et ça tapait dans les portes, et ça criait dans tous les sens. Moi, j’étais allongé sur un matelas, et la petite voisine me tenait la main. Elle était gentille, je jouais avec elle dans la cour, je crois. Et je crois que j’étais sur les genoux de sa mère, après. Elle me caressait les cheveux.

– Elle s’appelait comment, la petite voisine avec laquelle vous jouiez ?

– Un prénom qui commençait par un M, je crois. J’ai oublié.

Florence fait signe à Lucas, le caméraman, de se rapprocher.

– Je vais vous montrer les rushes d’une interview que nous avons tourné il y a quelques mois d’une dame qui habitait dans le même immeuble que vous à cette époque. Ça va peut-être vous rappeler des souvenirs.

Je me rapproche de l’écran, prête à traduire. Lorsque Lucas appuie sur play, je me décompose :

– Putain, mais c’est pas vrai…

Je saute sur mes pieds comme si j’étais montée sur ressorts et sors en claquant la porte, tremblante. J’atterris dans la cuisine. Je tente de me calmer pendant quelques minutes en fermant les yeux et en me concentrant sur ma respiration. Les photos aimantées sur le réfrigérateur montrent que Joe a eu une vie remplie d’amour, de rires, et de câlins.

Lorsque je me retourne, Florence est plantée devant moi. Elle n’a pas l’air embarrassée, ni désolée. Toute tentative de retour au calme est de fait annulée.

– Mais TU TE FOUS DE MA GUEULE, FLORENCE, PUTAIN ! C’est quoi, cette interview de ma grand-mère ? Pourquoi je n’étais pas au courant de ça ? Et il faut que je débarque aux States pour découvrir que ma mamie fait partie de ton documentaire à la con, là ?

Amanda arrive dans la cuisine, paniquée. Tout le quartier a dû m’entendre, vu le niveau sonore que je viens d’imposer à mes cordes vocales. Florence lui fait un signe rassurant de la main.

– C’est elle qui m’a demandé de garder le secret, Rose. Je l’ai retrouvée dans les archives il y a quelques mois, et quand je lui en ai parlé, elle a accepté de participer au documentaire à condition que je ne te dise rien.

– Mais pourquoi ? Je lui ai posé des questions toute mon adolescence, je n’avais que des demi-réponses ! Pourquoi elle t’a parlé à toi et pas à moi?

– Reviens au salon, je vais te montrer le début de l’interview.

– Laisse moi quelques minutes, histoire d’éviter que je bousille la caméra.

Lorsque j’entre dans le salon, Florence est en train d’expliquer dans un anglais qui ne nécessite certainement pas l’aide d’une traductrice qu’elle a retrouvé le fils de la femme du comité Amelot qui l’avait pris en charge.

– Il se souvenait de vous, parce que lorsque votre maman a fait mine de partir, vous avez éclaté en sanglot en disant que vous aviez oublié vos billes.

Joe esquisse un demi-sourire:

– Je ne pleurais pas parce que ma mère partait mais parce que je n’avais pas mes billes. L’enfance est un monde à part… Je ne me souviens pas non plus de cette scène.

– André, le jeune garçon, vous avait donné les siennes pour vous calmer.

Je reste debout au milieu du salon. Ils me regardent tous quelques secondes, se demandant s’ils sont bien en sécurité.

– Je n’avais pas prévenu Rose que sa grand-mère faisait partie du documentaire, d’où sa surprise euh… haute en couleur.

Joe m’invite à s’asseoir à côté de lui puis me tapote la main. N’ayant plus aucun grand-parent, je me laisse tenter par la sensation d’avoir un grand-père qui tente de calmer mon chagrin. Je murmure, les larmes aux yeux :

– Elle est morte il y a quelques mois et c’est difficile…

– Je comprends, oui. Vous préférez que l’on sorte quelques minutes, pendant que Florence vous montre l’interview ?

– Non, ce n’est pas la peine. Vous m’avez entendu hurler, vous me voyez pleurer. Je n’ai plus rien à cacher.

Amanda me pose une main sur l’épaule:

– J’ai enterré ma mère il y a quelques semaines, Rose. Un ami m’a dit cette phrase à propos du deuil : « On rend hommage à la vie de la personne décédée le jour de l’enterrement, et nos larmes sont une illustration de l’amour qu’on lui portait et de notre reconnaissance de la chance que nous avons de l’avoir connue. » Ces mots n’effacent pas le chagrin, mais ça aide un peu.

Florence s’installe à mes côtés:

– Je ne t’ai pas piégée, promis. Il faut que tu regardes la suite. Lucas ?

Je prends un mouchoir en voyant ma grand-mère s’afficher de nouveau sur l’écran.

– Vous me disiez que vous n’aimiez pas parler de cette période de votre vie, pourquoi ?

– C’était trop difficile. Mon père est mort au tout début de la guerre, et je ne m’en suis jamais remise. J’étais sa petite chérie, sa seule fille. Il me gâtait et ma mère le rabrouait sans cesse à ce sujet. Et puis un jour, quelqu’un est venu me chercher dans ma classe. Je ne sais plus qui. Pour me dire qu’il était mort. « Ton père est mort », voilà. Juste ces mots-là, un cercueil, une pierre tombale, et la personne que j’aimais le plus au monde n’existait plus.

Je vois une main (celle de Florence ?) tendre un mouchoir à ma grand-mère, qui le saisit pour se moucher et essuyer les larmes qu’elle n’a jamais versées devant moi.

– Vous n’en avez jamais parlé à Rose ?

– Non, à personne. Seulement à Odette, ma meilleure amie de l’époque. Mais sinon, à personne d’autre. Ma mère ne voulait pas en parler, c’était trop douloureux. Alors, j’ai pris l’habitude de ne jamais rien dire. Même à mon mari, même à mon fils. Et quand Rose me posait des questions, ça me faisait tellement souffrir de me souvenir de mon père et de ne pas être capable d’en parler. Et puis Rose, elle lui ressemble tellement : les cheveux roux bouclés, le sale caractère. C’est la première à râler, mais elle a le coeur sur la main. Mon père était exactement comme ça.

Mon chagrin devait être silencieux, vous comprenez ? Parce que j’avais déjà bien eu de la chance d’avoir eu un père quand la génération précédente avait connu tant de morts. Mais moi j’étais une gamine, qu’est-ce que ça pouvait me faire, que la tante Hortense avait perdu ses 3 fils à Verdun ? Ca n’apaisait rien du tout ! J’avais besoin d’un père, pas de fantômes !

– Pourquoi vous acceptez de m’en parler aujourd’hui ?

– Pour que vous en gardiez une trace. Pour Rose. De tout ce que je n’ai jamais été capable de lui raconter.

Les parents de Rose ont eu un enfant comme on coche une case administrative, ou comme on achète un vase. J’ai tellement fulminé quand mon abruti de fils a préféré sa carrière d’ambassadeur à l’éducation de sa fille unique ! Moi qui avais perdu mon père ! Et quand elle me demandait « il est où, mon papa? », j’avais tellement mal au coeur!

Lucas a mis la vidéo en pause, et Amanda m’a préparé une deuxième tasse de thé. Florence s’assied par terre, à mes pieds. J’entends le tic tac d’une horloge que je n’avais jamais perçu jusqu’à présent.

Je murmure :

– Je le savais, tout ça… Mais je ne pensais pas que ça l’atteignait autant…

– Est-ce que tu penses pouvoir traduire la suite, Rose ?

– Je crois.

Le visage de ma grand-mère se remet en mouvement, et j’entends la voix de Florence au loin, me sortant de ma torpeur :

– Qu’est-ce que vous vous souvenez de la soirée du 16 juillet, Marthe ?

Un cri juste à côté de moi interrompt la vidéo : « Marthe ! »

16 juillet 1942, Paris :

– Est-ce que vous pourriez cacher mon petit René pour cette nuit, s’il vous plaît ? On dit qu’il va y avoir une rafle. Au cas où, vous comprenez…

– Oui bien sûr, il sera dans la chambre des enfants, ne vous inquiétez pas. Je vous dois bien ça, à vous et votre mari. Et vous ? Qu’allez-vous-faire ?

– On ira sûrement dans les combles du grenier. Si jamais…enfin, vous savez si… sur ce papier, j’ai noté l’adresse à laquelle nous devions l’amener pour qu’il soit placé. Il n’est pas en sécurité, ici.

Marthe voit sa mère prendre les mains de Mme Goldstein entre les siennes et chuchoter :

– C’est promis.

Elle pose sa main sur l’épaule de René et lui sourit :

– Viens René, tu vas partager la chambre de Marthe et de ses grands-frères. Tu seras bien, tu verras.

Mme Goldstein se met à genoux pour serrer son fils dans ses bras, en lui disant qu’elle le verra demain. Le petit René suit docilement la mère de Marthe avec son petit balluchon, et son sac de billes dans la main

Palm Springs, 16 juillet 1942 :

Joe semble être au bord de la crise cardiaque. Il désigne l’écran du doigt en répétant « Marthe, Marthe ! ».

Sortant de ma torpeur, je comprends enfin que Joe s’appelait René quand il avait 6 ans, et c’est à mon tour de lui prendre la main pendant qu’Amanda tente de le calmer.

– Alors c’était elle, la voisine. Marthe ! Sa mère m’avait caché dans la chambre des enfants cette nuit-là ! Je jouais aux billes avec Marthe dans la cour, et mon père aidait sa mère dans l’appartement parce que son mari était décédé !

L’ambiance dans le salon est électrique. Florence comprend qu’elle est sans doute allée un peu trop loin dans l’orchestration de son documentaire, Amanda fixe son grand-père, craignant une crise cardiaque, et je tente de contrôler le tremblement de mes mains.

Joe finit par se calmer, et demande la suite de l’interview.

– Vous me disiez que la voisine vous avait confié leur fils, craignant une rafle ?

– Oui, c’est ça.  Le petit s’appelait René. Un beau petit- garçon avec des grands yeux bleus et des boucles blondes. Quand je pense aux saletés de caricatures qu’on pouvait voir sur les affiches « Le Juif et la France »… ils n’avaient rien compris. La mère était très belle. C’était une femme petite, mince, avec des longs cheveux bruns. Le petit René ne comprenait pas vraiment ce qu’il se passait, je crois. Il était très calme, et était allé se coucher sur un matelas dans la chambre sans protester ni poser de questions. Je pense que ce n’était pas la première fois qu’il dormait ailleurs pour une nuit. Il y avait eu d’autres rafles.

– Vous vous souvenez de comment ça s’est passé ?

– Pas tout, non. Nous avons tous été réveillés au beau milieu de la nuit par des bruits de cavalcades dans les escaliers et de coups donnés dans les portes. La police hurlait le nom de famille des parents de René. Lui était allongé sur le matelas, les yeux grands ouverts sans rien dire. Je me souviens que ma mère est venue dans ma chambre et qu’elle l’a pris sur ses genoux en lui demandant de ne rien dire. C’était inutile, il était parfaitement silencieux.

– Et après ?

– Je suis allée dans l’entrée, et j’ai entendu des voisins dans l’escalier dire aux policiers que les Goldstein s’étaient cachés dans les combles. Ce sont les mêmes voisins qui sont allés se servir dans l’appartement après leur arrestation. « De toute façon, ils n’en ont plus besoin, ils ne vont pas revenir ! », qu’ils disaient. Mes grands-frères ont vu les Goldstein et d’autres personnes de l’immeuble, encadrés par des policiers, arrêtés comme des criminels.

– Qu’est-ce qui est arrivé à René, après ?

– Il était en état de choc, je crois. Il est resté sur les genoux de ma mère toute la nuit, et puis le lendemain elle l’a amené rue Amelot, à l’adresse qui était écrite sur le bout de papier par Mme Goldstein. René ne lui lâchait pas la main, ça faisait peine à voir. J’ai retrouvé son sac de billes sous l’oreiller en rangeant la chambre, mais il était trop tard pour lui rendre.

Joe agite le bras en direction de l’écran :

– Arrêtez-ça, s’il vous plaît. Je n’en peux plus. Laissez-moi quelques minutes.

Il s’extirpe de son fauteuil pour aller faire quelques pas autour de la piscine en séchant ses larmes.

Amanda, tout en le surveillant d’un œil, nous explique que quand il est devenu père, il passait des heures à regarder ses enfants dormir en se disant qu’il ne survivrait pas si on les lui arrachait.

– Quand nous sommes nés, nous, la génération suivante, nous ne comprenions pas pourquoi il nous fixait si tristement. En fait, il se disait tout simplement qu’il connaissait un bonheur que n’avaient jamais connu ses parents : celui d’avoir des petits-enfants.

Le silence s’installe, dissipé quelques secondes par la voix de Florence en français:

– Tu comprends mieux pourquoi tu es là, Rose?

Joe rentre dans le salon, visiblement toujours éprouvé. Il m’adresse un sourire faible :

– C’est vrai que vous lui ressemblez..

Je pose mon sac à main sur mes genoux, et commence à fouiller dans mon fatras. Et puis je lui tends un petit sac de tissu gris dont il desserre les liens comme par réflexe, le regard émerveillé. Il est difficile d’identifier sur le visage du vieil homme ce qui prime entre la nostalgie, l’émerveillement et la surprise.

Et c’est à ce moment-là que j’ai vu, pointant de derrière l’oreille de René, argentée (ou dorée?), une toute petite bouclette de cheveux.

Madeleine

Je ne souris jamais.

On me l’a toujours fait remarquer, comme si c’était un handicap. Ou une pratique que j’ai abandonnée en quittant mon pays natal.

Chiefland, Floride, 2004

« Look, Grandma ! It’s a letter !! A letter from France !! » « Regarde, mamie ! C’est une lettre !! Une lettre de France ! »

« Yeah, I can tell, thanks. » « Oui j’ai vu, merci. »

Le ton sévère inhabituel de ma voix met brutalement fin à la surexcitation de mes deux petits-enfants, Emily et Tim, et les immobilise face au fauteuil sur lequel je suis assise. Mes enfants et mes petits-enfants ont toujours été la lumière de mon existence, je n’ai jamais eu assez de temps ni de bras pour les étreindre et les embrasser autant que je le voudrais, mais tout ce qui me rappelle la France fait rejaillir les pires souvenirs de mon existence.

J’ai été naturalisée Américaine il y a plus de cinquante ans et pensais que la cérémonie me permettrait d’exorciser à jamais ces racines qui de temps en temps bousculent le terreau que j’ai cultivé avec soin. La moindre tentative de me parler français me braque immédiatement. Un jour, on m’a même demandé en quelle langue je pensais. Quelle question idiote…

Tim et Emily se sont finalement rapprochés et attendent que je prenne la lettre. Je leur demande de la poser sur le guéridon, avant de les emmener jouer au parc, et de leur payer un tour de manège. Pour m’excuser de ne pas supporter les références à la France, et profiter du soleil de la Floride. Le pays des droits de l’Homme, tu parles… Avec un peu de chance, la lettre aura disparu à notre retour, déplacée ou rangée par une de mes belles-filles ou la femme de ménage. Je n’aurai même pas besoin de l’ouvrir.

J’ai tenté de rendre aux États-Unis tout ce qu’ils m’avaient apporté, depuis mon arrivée, en devenant une bonne Américaine, en parlant l’anglais sans une trace d’accent français, en cuisinant les plats traditionnels. Le coq au vin et le bœuf bourguignon, non merci.  J’ai ignoré les questions de mes enfants sur leurs ancêtres, leurs cousins peut-être ? Personne ne leur parlerait français, et je leur chanterais les comptines du pays où ils étaient nés.

Lorsque ma petite fille Lucy a décidé d’étudier le français à l’université, j’ai été scandalisée, et profondément blessée que toutes mes tentatives et ces années de travail à éradiquer ce passé gaulois soient réduites à néant. Je répondais à tous ceux qui me demandaient si j’étais contente que la chair de ma chair revienne au racine : « Absolutely not ! ». Je qualifiais cette lubie de recherche d’exotisme superflue, comme si elle avait besoin d’ajouter de la profondeur à sa personnalité.  Mon mari, John, m’a convaincue de ne pas culpabiliser Lucy, à qui il avait fait promettre de ne pas me demander d’aide pour ses différents travaux, ni de me poser de questions sur mon passé, en échange de quoi je redeviendrais la Grandma qu’elle aimait tant. J’ai accepté. Elle a accepté.

 J’éprouve tellement de haine, de honte et de dégoût que je ne supporterais pas de me plonger dans mes souvenirs. John, comme à son habitude, m’a tenu la main pendant qu’il essayait de me convaincre, et ne l’a pas lâchée tant que je ne lui ai pas souri. Comme il le fait depuis plusieurs décennies.

Raté. Lorsque nous finissons par rentrer du parc, la satanée « letter from France » est toujours là, et mon mari la regarde fixement avant de se tourner vers moi.

« You haven’t opened it yet ? » « Tu ne l’as toujours pas ouverte ? »

« I don’t want to open it. Do it, if you want. » “Je ne veux pas l’ouvrir. Fais-le, si tu veux. »

« Your name is written on the envelope, sweetheart, not mine. You should open it and read it. »

« C’est ton nom qui est écrit sur l’enveloppe, ma chérie, pas le mien. Tu devrais l’ouvrir et la lire. »

« Nothing good comes from France. » « Rien de bien ne vient de France »

« You are perfect and you come from France… »« Tu es parfaite, et tu viens de France… »

En voyant mon regard noir, il se reprend : « Even if you are now 100% American. » « Même si tu es 100 % américaine, maintenant. »

C’est plus fort que moi, je ne veux pas ouvrir cette lettre. Je prétexte de m’occuper du dîner pour y échapper : tout le monde sera là, et je dois m’activer en cuisine pour nourrir une dizaine de personnes. Plus tard, peut-être. 

Elle est toujours là quand mon fils aîné, Bob, est le dernier à partir, à 20 heures.  Mon adresse est écrite à la main, je ne peux même pas me dire que c’est une administration quelconque qui m’envoie un courrier sans intérêt. Comment m’ont-ils retrouvée ? Qui ?

John passe dans le couloir et il me voit immobile devant le guéridon. Une fois de plus, il me prend la main.

« Take it and come with me to the living room.» « Prends-la, et viens avec moi au salon. »

« I won’t open it. » « Je ne l’ouvrirai pas. »

Il soupire, les yeux perdus dans le vague. Nous nous sommes rencontrés en France, mais avons toujours été liés par ce pacte silencieux que nous n’en parlerions jamais. Il a accepté mon rejet complet de mes origines, comme on accepte les ronflements. La curiosité finit par percer et s’installer à côté du profond dégoût et rejet qui m’anime depuis toute ma vie d’adulte.

Qui veut me contacter depuis cet au-delà fictif que j’ai créé ?

Lorsque je m’installe sur le sofa et que mon mari me tend une tasse de thé, je vois qu’il a sorti l’album de photos de nos premières années de couple : notre mariage, la naissance de Bob, la première maison. Je sais très bien où il veut en venir.

 « What happened was years ago, and you built a completely different life after that. »

« Ce qu’il s’est passé était il y a des années, et tu t’es construit une vie complètement différente, depuis. »

« Not « what happened », what they did to me ! » « Pas « ce qu’il s’est passé », ce qu’ils m’ont fait ! »

Des décennies plus tard, je ne pardonnerai pas. À personne. Mais je sais que John ne lâchera ni ma main, ni l’idée que je dois absolument ouvrir cette lettre.

« You have never forgiven, and you have never forgotten either : maybe it’s time for you to face it before… you know ? »

« Tu n’as jamais pardonné, et tu n’as jamais oublié non plus : il est peut-être temps pour toi de l’affronter avant que… tu sais ? »

Affronter, pardonner avant que la mort ne m’emporte, même si d’après mon médecin il me reste encore de nombreuses années à vivre. Et s’il avait raison ? S’il était temps d’apaiser cette colère qui me saisit chaque fois que l’on me parle de mes origines, de la France, de mon passé ? Parvenir à surmonter la honte et les souvenirs d’une humiliation inscrite au fer rouge avant que ma santé ne me permette plus de le faire.

Je regarde les photos de notre mariage. Nous nous sommes fiancés un an après notre arrivée en Floride, puis nous nous sommes mariés un an plus tard. J’ai fait attendre John deux années, non pas par coquetterie, ou par désir qu’il me courtise, me mérite, mais parce que je voulais attendre d’être présentable. La version officielle, acceptée et jamais discutée par toute la famille et les amis de mon fiancé : je sortais d’Europe après un conflit mondial, et les mois d’Occupation et de privations me faisaient ressembler à un petit moineau affamé qu’il fallait remplumer. La version officieuse, jusqu’à cette lettre, je pensais mourir en l’emportant dans la tombe. John devait être le seul à la connaître, et il était aussi prêt à la taire aussi.

Les pages défilent, et je m’extasie silencieusement devant cette vie que j’ai réussi à construire, en dépit de l’exil et du traumatisme. Mon arrivée aux Etats-Unis était comme une deuxième naissance forcée : l’obligation de repartir de zéro et de réussir, par défi et revanche. Les parents de John étaient ravis de recevoir sous leur toit cette petite Française, de 17 ans, une fille au milieu de tous leurs garçons, qui arrangeait toujours un foulard de manière coquette sur sa tête, sans doute par pudeur, et se déplaçait sans faire un bruit, sans doute par timidité. Sa mère m’emmenait partout, m’expliquait tout lentement, m’apprenait l’anglais comme la plus patiente et la plus pédagogue des enseignantes. Je répétais tout consciencieusement et avec toute l’application dont j’étais capable, comme la plus assidue et studieuse des élèves.

J’ouvre la lettre. Elle vient d’un notaire à Rouen, qui m’informe que ma sœur Jacqueline est décédée, et que je suis la dernière survivante de la famille. Je dois prendre contact avec lui pour un rendez-vous, afin qu’il m’en dise plus. Il a visiblement pris le temps de consulter le dossier, d’où la petite note et l’enveloppe écrite à la main.

C’est trop. Je m’effondre en sanglots, puis parviens à expliquer à mon mari le contenu du courrier, avant de lui répéter en boucle, encore et encore, que je ne suis pas prête, et que je ne peux pas prendre rendez-vous avec ce notaire. Je ne peux pas parler en français au téléphone, entendre cette langue, je ne veux pas que l’on me parle de mon passé et de ma sœur décédée.

John parvient à me calmer, avec toute la patience qui le caractérise, et me fait remarquer que je ne voulais même pas ouvrir cette lettre il y a à peine quelques heures. D’autre part, je ne suis pas obligée de prendre le téléphone, puisqu’il y a une adresse mail inscrite au bas du courrier. Il prend ma main, et le cliquetis léger et réconfortant que j’imagine émanant de nos alliances me calme, comme une onde subtile qui me rappelle que je suis à l’abri. J’ai déjà informé mes enfants que je ne leur donnerai jamais ma bague de fiançailles et mon alliance, même après ma mort. Je serai enterrée aux Etats-Unis avec ces ultimes preuves que je suis une épouse et mère américaine.

Il n’est pas utile de prendre une décision tout de suite concernant ce notaire grenouillesque. Je vais rejoindre mon mari dans la chambre conjugale, espérant que la nuit me portera conseil. Dormir est chose aisée pour John mais est impossible pour moi. Le passé me tombe dessus, comme une chape de plomb. J’étouffe, noyée au milieu de tous mes souvenirs : les sons, les images.

Rouen, France, 1944 :

 Ma sœur Jacqueline me regarde avec tristesse du haut de ses 11 ans, à quelques mètres. Elle n’esquisse aucun geste pour se rapprocher. Elle ne peut rien faire. Je l’entends appeler mon nom, avant d’être entraînée par mes parents qui ne m’adressent aucun regard. Je suis immobilisée par des cordes, tout mon corps tremble de froid. J’ai mal, et le vent qui me souffle dans la nuque me rappelle la cruauté humaine que je viens de subir. Les regards haineux et les crachats, les accusations. L’ombre d’un corps qui se balance sur le sol.

« Laissez-moi, s’il vous plaît…Je vous en supplie, laissez-moi. »

Les insultes fusent. Puis on m’abandonne. De longues heures avec quelques personnes qui passent et me regardent avec mépris, avant que la nuit ne finisse par tomber, et que mon châtiment ne prenne fin.

Chiefland, Floride, 2004

Lorsque le soleil apparaît, je n’ai pas fermé l’œil, et ma décision est prise. Je prendrai rendez-vous, et j’irai exorciser mes vieux démons, malgré la douleur et le dégoût. John me regarde en sirotant son café. Il a compris. Il m’a toujours comprise, même à l’époque où nous ne parlions pas la même langue.  D’un ton ferme et résigné, je lui explique que j’irai, mais qu’après ce périple qui s’apparente davantage à un chemin de croix qu’à un voyage nostalgique vers les rives bienheureuses de l’enfance, je n’en parlerai plus jamais. A personne.

« So, where do we start ? » « Alors, on commence par où ? »

«  Lucy.. »

Ma petite-fille rebelle, partie à Paris faire sa thèse, en dépit de ma gallophobie latente. Son grand-père maîtrise la technologie beaucoup mieux que moi, et je me réfugie lâchement derrière ce prétexte pour qu’il prenne contact avec elle afin de lui expliquer uniquement ce que j’ai validé : je dois venir en France pour voir un notaire suite à une histoire d’héritage. Il faudra qu’elle traduise le mail et prenne le rendez-vous, et nous rejoigne au rendez-vous pour traduire, car je ne sais pas si je peux encore formuler le moindre son de la langue de mon enfance, ni si je serai à même de comprendre les propos du notaire.

Habituée au lourd climat de non-dit et de questions refoulées, Lucy accepte, et traduit dans l’heure la missive. John me fait remarquer qu’il faudra lui en dire plus, bientôt. J’acquiesce. Je le sais déjà, mais pas maintenant, je ne suis pas prête. Et je refuse qu’elle voie en moi autre chose que sa grand-mère qui lui lisait des histoires et lui concoctait de bons petits plats. Ce qui finira irrémédiablement par se produire. Mais dans deux semaines. Plus de cinquante ans de labeur et de déni ruinés par une simple lettre. Et la mort de ma sœur.

Les deux semaines filent au point que j’arrive abasourdie à l’aéroport après plusieurs heures de vol, pendant lesquelles j’ai dormi, d’un sommeil de plomb, sans rêve, assommée par les médicaments réclamés à mon médecin en prétextant que l’idée même de prendre l’avion me terrifiait. En vérité je suis terrifiée par la confrontation avec mon passé, et je refuse d’être exposée à la surexcitation des touristes qui viennent chercher un semblant d’élégance à la française. Ridicule.  Je ne suis pas en vacances, je suis en mission. La vieille Madeleine s’excuse auprès de la jeune Madeleine pour ce retour dans ce pays maudit alors qu’elle lui avait juré de ne jamais y remettre les pieds. En embarquant sur le paquebot à l’époque, je n’avais pas eu un seul regard pour le continent que je quittais. Les yeux vers l’avant, toujours. Pour chasser la nausée attribuée au mal de mer. Tu parles.

 Des vagues d’appréhension et d’amertume me parcourent, et j’agrippe la main de mon mari, de peur de tanguer, guettant ce cliquetis infime qui n’est que le pur fruit de mon imagination et qui, comme un mantra me permettra d’apaiser mes esprits.

Lucy est venue nous chercher en voiture, car elle conduit en France, navigue avec facilité au milieu des panneaux français, et s’exprime quasiment sans accent dans cette langue que je comprends toujours, ce que j’ai pu constater après quelques secondes à écouter la radio dans la voiture. Voyant mon visage se renfermer un peu plus, ma petite-fille coupe rapidement le son.  C’est elle qui se présente devant la secrétaire du notaire, et patiente avec nous, le temps que le notaire se libère. En me voyant fermement attachée à John, elle comprend que je ne suis pas sa grand-mère forte et assurée, mais juste Madeleine, immigrée française et son passé complexe, celle que j’ai été avant de devenir Grandma Maddie. Elle me sourit faiblement, comme si elle s’excusait d’être le témoin de ce passé qui ressurgit contre ma volonté. Ses mains qui pianotent sur ses genoux trahissent malgré tout qu’elle est impatiente d’entendre ce qui va être raconté.

Alors que nous nous installons tous les trois dans le cabinet du notaire, d’un confort simple et élégant, bien loin des débauches de dorures et de moulures auxquelles je m’attendais, je scrute son visage. Il doit avoir la quarantaine, un âge qui permet de ne connaître la guerre et ses effets que par les livres, les films, les documentaires et les expositions. Nous sommes de moins en moins nombreux à avoir vécu ces années de privation et de recoins obscurs de la conscience humaine. Et c’est tant mieux.

Il me souhaite la bienvenue, explique qu’il s’appelle Éric, nous remercie d’être venus jusqu’à lui, et espère que nous avons fait bon voyage. Je réponds « Oui, merci. » pendant que Lucy traduit à John. Ces deux mots jaillissent presque involontairement de ma bouche, sans aucune difficulté de prononciation, et ma voix est claire et assurée. Je me demande si je dois y voir un signe qu’il faut enterrer la hache de guerre, même si je n’en ai aucune envie. Un flash de mon passé m’étourdit un instant, et mon champ visuel est constellé de visages haineux qui me hurlent dessus. Une douleur lancinante parcourt mon crâne.  Je tressaille.  « Laissez-moi, s’il vous plaît…Je vous en supplie, laissez-moi. »

« Maddie ? Are you with us ? »  « Maddie ? Tu es avec nous ? »

Le cliquetis enchanteur des alliances m’arrache de cet enfer d’antan, et je me redresse sur ma chaise, cherchant un semblant de dignité. Lucy chuchote à l’oreille de son grand-père pour ne pas perturber l’entretien en traduisant nos propos.

« Je vous écoute, monsieur. » La jeune Madeleine et Maddie l’ancienne s’unissent pour affronter la suite.

« Comme je vous l’ai expliqué, malheureusement, votre sœur Jacqueline est décédée le mois dernier. Je suis le compagnon de son fils. »

Ma petite sœur que je n’aurai jamais vu grandir, et dont la dernière image est comme gluée à ma rétine. Impuissante, tremblante, terrorisée.

« Oh, vraiment ? »

« Oui, je suis ravi de vous rencontrer. Et Émile le serait aussi. Nous pourrions vous amener à la tombe de Jacqueline, et celle de vos parents. »

« NON ! »

John, Lucy et le notaire sursautent, et moi-même je ne reconnais pas cette voix de fauve blessé qui est sortie de ma cage thoracique. Je n’irai pas sur la tombe de mes parents. Qu’ils restent enterrés avec mes souvenirs français. Le notaire ne se perturbe pas et reprend, d’un ton compatissant :

« Jacqueline avait évoqué les… évènements de l’époque. »

J’éclate d’un rire amer : « Les « évènements », voilà une façon bien lisse et diplomate de présenter les choses ! »

Le silence se fait dans le cabinet, et Éric le notaire me tend une vieille photographie, en m’expliquant que Jacqueline l’avait laissée dans ses papiers, à mon intention. Nous sommes trois petites filles sur cette photo. Il y a Jacqueline, Simone, et moi. Je la montre à John et à Lucy, expliquant que Simone était la voisine de mes parents, qu’elle avait mon âge, était fille unique, et passait toutes ses journées avec moi, à la ferme. Nous allions à l’école ensemble, et étions inséparables. Je frémis en entendant Lucy s’adresser à moi en français : « Tu voudrais que j’essaye de retrouver ton amie Simone ? ». Je prends une grande respiration avant de répondre dans la même langue : « C’est inutile, elle est morte à 16 ans. J’étais là. »

Bouche bée, Lucy continue : « La guerre ? »

« Oui, la guerre, et les hommes. »

Je vois au regard d’Éric que Jacqueline ne lui a pas raconté cette partie des « évènements ».

« Très bien, je vais vous raconter ce qu’ils m’ont fait, mais ce sera la seule et unique fois. Je suis la dernière survivante de cette histoire, et je veux qu’elle meure avec moi. »

Rouen, France, 1944

Simone et moi avons 16 ans, et nous sommes les meilleures amies du monde. Heureuses et insouciantes autant que nous pouvons l’être dans un contexte de privation et de guerre. Ma sœur Jacqueline nous suit partout, ce qui nous fait râler abondamment.

« C’est une gamine de 11 ans ! Un bébé ! Elle n’a rien à faire avec nous qui sommes des adultes ! Elle nous enquiquine ! »

Mes parents, inflexibles, négocient tous mes moments de liberté à condition que Jacqueline soit là. Nous lui faisons promettre de ne rien raconter aux parents de nos aventures en échange de friandises données par des officiers allemands.

Toujours les mêmes : jeunes, beaux, ne demandant qu’à échanger quelques phrases en français laborieux et à caresser nos cheveux. « Chôlies Françaises ». Bien plus intéressants et exotiques que le quotidien auquel nous étions confrontées : les lessives, le ménage, préparer les repas, devenir des futurs épouses et mères accomplies en dépit de nos propres ambitions.

Nous étions loin des considérations politiques, ébahies par toutes ces choses dont nous rêvions et auxquelles nous n’avions jamais eu accès. Les bas de soie, le chocolat.. Ils nous faisaient rire, aussi.

Erreur irréparable.

Rouen, France, 2024

Je n’ai plus aucune maîtrise de ce flot de paroles expiatoire. J’ai l’impression d’avoir retrouvé mes 18 ans, avant le paquebot, et avant de devenir la « sweet little Maddie » des parents de John. Je me sens révoltée, pétrie par un climat d’injustice de ce que j’ai vécu.

Lucy interrompt sa traduction simultanée : « Une erreur irréparable ? Pourquoi ? »

« Parce qu’à l’époque, on ne fraternisait pas avec l’ennemi, surtout pour des jeunes filles. On le fuyait, on ne lui adressait pas la parole, on le méprisait dans son dos. Alors,  accepter des friandises! Quelle débauche ! »

Ma voix monte dans les aigus, ma tension s’affole. John se détourne un instant de sa petite-fille la traductrice pour me serrer la main et me fixer des mêmes yeux bleus qui m’ont regardé avec tristesse il y a plus de soixante ans, dans ce petit village de Normandie qu’il était venu libérer.

« À la Libération, il y a eu des « épurations », tu as entendu parler de ça, Lucy ? » Je n’aurais jamais pu lui expliquer en anglais, ma langue de renaissance. Que mon français natal fasse le sale boulot.

« Non, pas trop. » Elle est figée sur sa chaise, trop occupée par la traduction, et le fait qu’enfin, elle est exposée au passé de sa grand-mère, qui en plus s’exprime en français. Les autres fonctions corporelles n’ont pas de place dans cet entretien, ses émotions ont pris le relais.

« Ca consistait à punir et à se défouler sur celles et ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi. Les hommes, on les pendait. Sur la place publique.  Et les femmes qui avaient « couché avec des Boches », on leur rasait la tête, et on les forçait à défiler avec des pancartes ordurières. »

Horrifiée, Lucy, la bouche entrouverte, se fige, au point qu’elle en oublie de traduire ce que je viens de dire à son grand-père. Elle finit par se reprendre au bout de quelques secondes, et se tourne vers lui. Il lui indique en posant la main sur son genou que ce n’est pas nécessaire de continuer la traduction : il a compris de quoi nous parlions. Il était là. Il sait.

« Un jour et en quelques heures, les soldats allemands sont partis. C’était la débâcle, Hitler avait enfin perdu la guerre. Je me souviens de ces scènes de liesse : on dansait, on criait dans la rue, on s’embrassait, et puis les soldats Alliés sont arrivés en distribuant à tour de bras des chewing-gums, et tous ces petits plaisirs du quotidien dont nous avions été privés. Et puis rapidement, les scènes d’effusion ont été remplacées par des tribunaux populaires expéditifs.

L’épuration, c’était un défouloir géant sur la place du marché. On pendait à tour de bras des hommes pour la moindre excuse, avec des bourreaux qui pour certains étaient bien loin de la résistance quelques semaines plus tôt. Et tous ces visages déformés par la haine, c’était hideux. Les gens qui vendaient au noir ou s’arrangeaient avec les soldats allemands pour leurs petites combines, ça me faisait froncer les sourcils, mais à l’époque chacun était obligé de faire dans la débrouille pour tirer son épingle du jeu, et j’étais mal placée pour donner des leçons de morale.

 Les règlements de compte d’après la Libération, c’est ce que j’ai vu de pire dans ma Normandie natale et de toute ma vie. Une bande de sauvages, voilà ce qu’ils étaient tous.

Ils ont commencé par s’attaquer à la cousine du maire, qui avait, d’après certains ragots « couché avec des Boches ». On a jamais su si c’était vrai, mais par contre j’ai toujours su que personne ne méritait de se faire tondre la tête comme un mouton, à genoux sur la place, sous les insultes et les crachats, à défiler dans tout le village sous les cris de liesse. Immonde, c’était immonde. »

Eric et Lucy se regardent, témoins virtuels d’un monde qu’ils n’ont pas connu et dont la sauvagerie leur paraît bien éloignée des films héroïques sur la Résistance qu’ils ont vus à la télévision ou au cinéma.

« Mais… et toi, Grandma ? »

« La cousine du maire a réussi à s’échapper avec son crâne chauve et couvert d’injures écrites au feutre, et la meute n’était pas rassasiée, visiblement. Deux amies de Jacqueline ont commencé à nous tourner autour en nous désignant du doigt, Simone et moi, criant que nous avions aussi fraternisé « avec les Boches ». J’ai compris que ma sœur leur en avait parlé en voyant sa tête, et qu’elle le regrettait amèrement.

Alors la meute s’est tournée vers nous deux. Je me souviens de ce raz-de-marée de fureur qui s’est abattu sur nos têtes. Et tu sais ce que nos parents ont fait ? Rien. Ils ont considéré que nous devions payer, que nous étions des… non, je ne dirai pas ce mot. Qu’il suffisait de ne pas nous défendre pour que la honte ne les éclabousse pas. Alors la foule nous a saisies par les bras pour nous attacher sur un des poteaux de la place du Marché et c’est un de nos camarades de classe qui nous a tondues. Je me souviens, ils nous avaient même dessiné des croix gammées sur le crâne. »

Éric explique que Jacqueline lui a raconté avoir assisté à « une scène difficile », de loin, sans les détails,  et que pétrifiée par la peur, elle n’a rien pu faire.

« Vous savez, Madeleine, elle parlait de cette époque avec des sanglots dans la voix, et elle s’en est voulu toute sa vie. »

« Elle n’aurait rien pu faire, à 11 ans… Elle ne pouvait pas imaginer que… Elle n’avait pas compris. Mes parents l’ont enfermée dans sa chambre pendant plusieurs jours pour ne pas qu’elle me libère, ou vienne m’aider, ou même me parler. Ils avaient peur que je la contamine, sans doute.

 Les habitants du village nous ont attachées aux poteaux et sont rentrés chez eux à la fin de la journée. Simone et moi, on ne pouvait même pas se regarder, ni se parler tellement nous étions en état de choc. Nous avons passé la moitié de la nuit exposées comme des bêtes de foires avec nos crânes tondus et nos graffitis. C’est le père de Simone qui est venu nous détacher, avant de dire à Simone : « va-t’en ». 

Elle est partie en courant. Je n’avais nulle part où aller, alors j’ai essayé de la retrouver pour qu’on quitte le village ensemble. Quand je l’ai retrouvée dans la grange de ses parents, je suis restée prostrée sur le sol en la regardant se balancer au bout d’une corde, le visage tordu par l’asphyxie provoquée par la corde et le désespoir. Elle avait de magnifiques yeux verts et des boucles brunes qui lui tombaient en cascade dans le dos. L’épuration lui a tout pris. »

Je vois Éric tendre un mouchoir à Lucy. John secoue la tête en murmurant : « Dark times… » « Des heures sombres…. »

« Et après ? Que s’est-il passé ? » Lucy a séché ses larmes et veut connaître la suite de cette histoire que je lui ai refusée depuis sa naissance, à elle, et toute la famille.

« Lui. » Je saisis une fois de plus la main de John, invoquant silencieusement le pouvoir du cliquetis chimérique.

« Un soldat Allié, qui passait par là, et m’a vue devant le cadavre de mon amie qui se balançait le long d’une poutre. J’étais hypnotisée dans mon chagrin par l’ombre de son cadavre sur le sol, qui dansait dans le soleil de l’aube. Il l’a détachée et nous a ramenées toutes les deux à la caserne. Les parents de Simone ont consenti à récupérer le corps de leur fille pour l’enterrer dans le caveau familial.

 Moi, personne ne me cherchait. Alors, le gentil soldat Américain qu’était ton grand-père m’a ramenée chez lui, aux États-Unis. Je n’avais nulle part où aller, de toute façon. J’ai eu 17 ans sur le paquebot. Mon cadeau, c’était cet exode. Au bout d’un an, mes cheveux avaient repoussé, j’avais retrouvé selon moi une apparence assez humaine pour accepter de me fiancer. Et puis un an plus tard, j’avais assez de chevelure pour faire une belle mariée pour les photos. Le reste, tu le sais. C’est mon histoire américaine, la seule, l’unique, celle que je me suis construite et appropriée. »

Eric pousse l’enveloppe vers moi.

« C’est une lettre écrite par Jacqueline, pour vous. Elle m’a demandé de la remettre avant de parler en détail de la succession. »

« Je ne veux rien. Laissez tout à … Émile, c’est bien ça, le prénom de mon « neveu » ? »

Je bute sur le mot, comme si je n’étais pas sûre de ce lien de filiation entamé il y a des décennies et que je découvre aujourd’hui. Jusqu’à présent j’avais des « nieces », des « nephews », mais pas de «neveu ».

« Laissez-moi la lettre, je veux bien la lire, mais je ne ramènerai rien qui me lie à mon passé français jusqu’à chez moi. »

« Vous préférez peut-être qu’on vous laisse seule pour la lecture de cette lettre, Madeleine ? Il y a une annexe à côté de mon bureau où vous serez tranquille. »

« Très bien. Et si vous pouviez appeler Émile pour que je le rencontre ce soir ? Nous partons demain matin, avec mon mari. Je ne resterai pas en contact avec votre compagnon, très probablement, mais peut-être que Lucy … ? »

« Excellente idée, Grandma. »

Ma petite-fille se tortille d’excitation à l’idée de rencontrer, enfin, un membre de sa famille française qui ne soupirera pas en l’entendant parler la langue de Voltaire avant de rétorquer dans la langue de Shakespeare.

« À partir de demain, je n’ai plus rien à faire avec ce pays. » Je me lève brusquement avec la lettre et vais m’installer, endossant le rôle de la vieille dame digne et en paix avec son passé, à l’écart des regards pleins de compassion et d’interrogation. Ils arrivent des décennies trop tard.

Je m’installe dans l’annexe, et fais crisser l’enveloppe avec le coupe-papier.

Et puis, je crois que j’ai souri.

Rachel

Elle est une vieille femme, maintenant. Une grand-mère. Ses petits-enfants jouent dehors. Elle les regarde par la fenêtre. Ses yeux se plissent et s’humidifient. Ils s’amusent avec un ballon. Un ballon…

Ils sont jeunes, des enfants. Eté 42. Ils jouent tous ensemble. La guerre et ses privations ne les atteignent pas. Ils ne craignent pas les uniformes, les claquements de bottes, les injures, les regards à la dérobée des voisins. C’est le monde des adultes, le leur est fait de tartines, billes, patins à roulettes et genoux écorchés.

On chuchote sur leur passage, on les désigne du doigt parce qu’ils brillent plus que les autres, avec ce morceau de tissu jaune. On les fuit. Les gens n’aiment pas s’approcher de trop près des étoiles. Auraient-ils peur d’être illuminés ?

Les enfants ressentent l’angoisse des adultes quand ils parlent des mesures prises contre les étoiles, quand ils doivent se cacher pour échapper aux policiers. Ils voient bien que ce morceau de tissu jaune n’est pas un déguisement. Mais tôt ou tard, l’envie de s’amuser est plus forte que tout le reste.

Aujourd’hui, jeu habituel sur le terrain vague, seul endroit dont l’accès leur est encore autorisé pour jouer, car il est à l’écart de la ville : le ballon vole, passe de mains en mains, rebondit. Elle ne joue pas, parce qu’elle est une jeune fille de 16 ans. « Les jeunes filles ne jouent pas au ballon, Rachel. Elles apprennent à devenir de bonnes épouses. » Elle n’a pas envie d’apprendre à faire des latkes ou à repriser des chaussettes, elle veut s’amuser à courir derrière le ballon avec les autres.

Alors Rachel boude, et se cache pour échapper aux appels insistants de sa mère. Les autres enfants jouent au ballon dans un terrain vague, loin des parcs interdits aux étoiles. Et elle est perchée dans un arbre, cachée par le feuillage. A l’abri des promesses de devenir une épouse accomplie et une mère parfaite.

Sa vision se trouble, des larmes commencent à frayer leur chemin. La vieille femme ferme les yeux pour redevenir la jeune fille boudeuse qui refuse de grandir et veut juste jouer…

Les petites étoiles courent après le ballon, se bousculent, rient. Jusqu’au moment où tout s’arrête, en quelques secondes.

Des camions arrivent. Uniformes, claquements de bottes. Injures, ordres. Pleurs, cris.

Puis plus rien. Silence, pas un bruit. La nuit tombe. Les petites étoiles se sont évaporées. Personne ne l’appelle avec insistance depuis la cuisine pour préparer les latkes.

Le ballon est seul sur le terrain vague. Une petite étoile abandonnée l’observe depuis sa branche. Ses jambes écorchées par le tronc la portent avec difficulté.

La vieille dame se souvient avec rage de ses voisins qui indiquent qu’il en manque une, la plus grande, et qu’il faut la chercher.

Jeu de cache-cache dans les rues. Les uniformes ne doivent pas la trouver. Ce n’est plus un jeu, la peur l’électrise. Qu’a-t-elle fait pour mériter cette traque ? Elle n’est pas une criminelle. Elle se recroqueville, se serre contre le ballon. Il fait froid dans la grange abandonnée. Les claquements de bottes. La porte qui grince. Chuchotements des voisins. On l’a vu entrer, elle est là.

Elle voudrait se fondre avec le mur, ou rentrer sous terre. Rien ni personne ne la protège. Les claquements de bottes se rapprochent.

Plus que trois pas.

Presque deux.

Un.

Les bottes s’immobilisent. Chaque partie de son corps est paralysée par la terreur.

Lumière éblouissante.

Elle s’agrippe au ballon de toutes ses forces. Aveuglée, ne voit plus que le faisceau éclatant d’une lampe braquée sur elle, qui l’emprisonne. Il n’y a plus d’échappatoire.

Le petit astre se lève. On la prend par le bras, on la secoue. Injures. Elle ne sent plus rien autour d’elle. Il n’y a plus d’agitation, la traque est terminée. L’animal captif, c’est elle. La jeune fille referme les paupières pour s’isoler de ce monde tout en contraste. Pour entendre les cris de joie. Le ballon qui rebondit. Sentir l’odeur des latkes. Pour survoler toute cette scène qu’elle ne comprend pas. Elle voulait juste s’amuser avec les autres.

Une larme échappe à la vieille femme. Elle glisse au coin de l’œil, suit le sillon d’une ride pour finir par se perdre à la commissure des lèvres tremblantes.

La gare noire d’une foule hurlante et gémissante. Rachel est oppressée par ces familles qui se cherchent et s’interpellent. Par les uniformes qui les rabrouent, les frappent, refusent de répondre aux questions. La foule est poussée dans les wagons. Comme du bétail. L’ébranlement du train. Les pleurs de bébés.

Cinq jours dans la pourriture, les larmes, sans nourriture, sans eau, sans rien.

Juste les cris, les râles, les gémissements.

Plusieurs étoiles s’éteignent. Des enfants, des vieillards. Ils sont jetés sur les rails. Ils ont les yeux tournés vers le ciel. Plus jeune, Maman lui avait expliqué que les gens allaient au ciel quand ils arrêtaient de bouger, de parler, de respirer, de rire, de chanter.

Pendant tout le voyage, des questions jaillissent des bouches hébétées, au milieu de la crasse et de la puanteur omniprésentes :

Pourquoi moi ? Pourquoi nous ? Pourquoi. Où va-t-on? Qu’est-ce qu’on va devenir ?

Elle ne sait pas, elle se contente de survivre. Ce n’est pas une aventure, ce n’est plus un jeu qu’on peut interrompre quand les parents appellent par la fenêtre. Elle ne voit ses parents nulle part. Personne.

Le train s’arrête. Enfin.

Elle descend, les membres engourdis. La lumière artificielle qui crée une ambiance fantomatique lui fait cligner des yeux, et rapidement le froid la paralyse.

Les soldats hurlent et son ballon lui est arraché. Mais elle ne finit pas avec les autres enfants. Une fois de plus, elle est trop grande pour partir jouer avec eux. Mais elle ne proteste pas, trop épuisée et terrifiée par cette atmosphère qu’elle ne comprend pas et son avenir incertain.

On la désigne du doigt en hurlant, et elle va rejoindre les autres femmes. La suite est d’une brutalité étourdissante : les vêtements arrachés, les cheveux qui tombent sur le sol, la nudité forcée et humiliante, les espèces de loques infâmes mangées par les mites, vestiges d’une période sans étoile à coudre,  dont le tissu ne protège de rien, et surtout pas du froid, de la terreur, ou de l’humiliation. Sa peau est maltraitée par l’encre et ces numéros qu’on la force à adopter.

La vieille femme enfouit son visage dans ses mains tandis que des larmes lui glissent le long du coup. Pourquoi ?

Les coups, sans raison, distribués par des bottes ou d’autres pyjamas rayés qui endossent la cruauté à leur tour ? Encaissés sans un mot.

Le travail d’esclave, dans le froid, sans pause, sans considération? Exécuté sans faiblir.

Les privations, la nourriture quasi inexistante, le manque d’intimité ? Subis sans sourciller.

Les nuits ? Une seule minute réservée aux pleurs et aux lamentations, au désespoir de finir un jour en fumée, à la peur qu’un jour son corps se dérobe et la trahisse. D’autres filles de son âge ont disparu. Le typhus n’a que faire de la jeunesse et de l’injustice des camps, et s’attaque aveuglément à qui il veut.

Puis, malgré les insectes rampants, l’odeur, la paillasse dure, l’estomac qui grommelle et devient plomb, son corps et son esprit sombrent dans un sommeil profond, plus proche du coma que d’un instant réparateur et bienfaisant. Pas même l’occasion de rêver à « l’heureuse vie d’avant ». Il vaut mieux, puisqu’il n’y aura plus jamais de vie d’avant.

Petit à petit, la jeune fille devient un automate, qui ne réfléchit plus et ne boude plus. Ils ont réussi, elle n’est plus un être humain. Cette vie l’a endurcie, elle a grandi trop vite. Rachel, celle qui voulait courir derrière le ballon avec les autres, n’est plus. Elle s’est éteinte, comme les autres étoiles.

A la libération du camp, aucune manifestation de joie bruyante comme on se l’était tous promis. Personne n’en a la force. Elle franchit les portes, enfin, avec les autres prisonnières, sous l’œil compatissant des soldats venus les libérer, qui tentent péniblement de masquer leur effroi devant cette parade de squelettes sur lesquels une enveloppe charnelle semble avoir été tendue maladroitement.  On tente de distribuer les fantômes du camp vers les membres de la famille, les amis. Il n’y a personne pour elle, aucun membre de sa famille n’est revenu. Alors elle se tasse un peu plus dans un coin, et finit par sombrer. Puisque personne ne veut d’elle, autant disparaître.

Ce sont les anges de l’hôpital qui la sauvent. Elle ne voulait pas continuer à survivre, être sortie du camp lui semblait la meilleure fin possible. Ne plus se faire frapper, rabrouer et affamer aurait suffi mais non, son corps a repris le dessus quand sa tête avait abandonné. « Tu es jeune, il faut vivre, tu n’as pas le choix ! »

La vieille femme tremble. De rage. De haine. Les larmes cessent. Elles ont trop coulé et n’ont jamais fait revenir personne, encore moins sa jeunesse sacrifiée.

Comment redevenir un être humain, quand on est traité comme de la vermine, quand le bétail est mieux traité que vous ?

Il a fallu réendosser son identité après avoir longtemps été désignée par un numéro qu’elle devait réciter en allemand plusieurs fois par jour.

Puis passer outre cette considération abyssale qu’elle a eu de l’humanité, avec cette vision réduite aux pleurs, à la misère, aux cris de désespoir, aux insultes, aux ordres, aux coups.

S’obliger à effectuer le retour à une société « civilisée », où les enfants ne sont pas arrachés aux bras de leur mère pour partir vers la mort, où l’on ne voit pas chaque jour vécu comme une punition divine. Ne plus se réveiller chaque matin en éprouvant ce désespoir de ne pas être morte pendant la nuit.

Accepter que tant de questions soient sans réponses, que tous ces « pourquoi » soient orphelins de « parce que », elle-même privée de ses parents.

Personne ne l’écoute, quand elle crie ce qu’elle a vu : des vieillards agonisant, des enfants qui disparaissent, des hommes qui pleurent de douleur. La fumée, l’odeur âcre, les cris. Non, à notre époque, ce genre de choses n’existe plus, c’est impossible. Personne pour l’écouter, car ce qu’elle dit dépasse les limites de l’horreur et de l’imagination.  

Il faut se taire, car on dérange la reconstruction du pays et la promesse d’un avenir meilleur. Les lendemains qui chantent ne peuvent pas être parasités par des récits du pire de l’être humain. On est trop occupé à glorifier la Résistance qui a fini par triompher. Il faut serrer les poings en passant devant les voisins qui ont chuchoté devant la grange, et constater qu’elle n’a plus aucune force ni envie de se battre. A quoi bon.

Quand elle descend dans les rues il n’y a plus d’étoiles. Le cauchemar est fini. Mais sa vie est détruite.

Mariages, naissances, elle a tout fait pour avoir une vie normale, pour oublier, pour que la barbarie ne gagne pas, et pour que personne ne voie ce numéro sur son avant-bras. Marquée au fer rouge, pour être sûre que le camp restera gravé en elle si jamais elle ose survivre à cette déshumanisation.

A chaque période, chaque nouvel « heureux » évènement, personne de sa famille pour la conseiller, l’assister, lui raconter des anecdotes. Ils sont tous partis en fumée.

Il lui suffit de voir des enfants jouer au ballon pour que le souvenir la poignarde de nouveau, et que la réalité l’assaille. Elle n’a découvert que bien après le sort des enfants qui avaient encore l’âge de jouer. Des chambres à gaz pour ne plus que les ballons rebondissent et que les poupées ne soient plus cajolées.  

La vieille femme est toujours debout devant la fenêtre. Elle lève le bras pour essuyer ses larmes. Sa manche remonte juste assez pour la faire apparaître, cette encre vert/bleu. Des chiffres qui ont servi d’identité à des millions de personnes massacrées.

Qui est-elle, après toute ces années ? Rachel, ou un matricule ?

Elle a accepté, bien des années plus tard, de revenir au camp, pour une commémoration. Accompagnée de sa fille prof d’histoire et de ses élèves. « Il faut que tu témoignes, maman, tu comprends ? Tu es une des survivantes de l’Holocauste, après toi plus personne ne pourra le faire. » Avant, on lui demandait de se taire parce qu’elle gênait, maintenant il faut parler parce qu’elle est importante. La société est décidément régie par une logique qui lui échappe au fil des années.

 Elle a tenté d’expliquer dans le bus ce qui s’était passé, ce qu’elle avait vu et vécu, devant ces esprits jeunes qui se sentent invincibles. Mais les mots hors du temps et du contexte ne suffiront jamais pour dépeindre l’antichambre de l’inhumanité de certains humains. Ils l’ont écoutée, respectueusement. Quelques larmes et grimaces d’effroi. Des airs interloqués quand elle parle des voisins qui l’ont dénoncée, des insultes fusent. Elle s’émeut devant leur esprit de révolte : le sien a été annihilé à coups de famine et d’épuisement.

En franchissant dans l’autre sens les débris de la porte d’entrée du camp, elle peine à reconnaître l’endroit qui a assassiné les écoliers du terrain vague, sa famille et ses amis. Il ne reste presque plus rien, et l’ambiance qui règne relève davantage de la veillée funèbre que du calme imposé par le devoir de mémoire. Même les fantômes du passé ont fui. La guide et sa fille guident les élèves au milieu des décombres et des quelques bâtiments qui restent debout. Elles commentent les panneaux de l’exposition. Aucun jeune ne bronche, ils semblent pétrifiés par l’Holocauste. Elle est régulièrement sollicitée par sa fille et la guide pour confirmer, ajouter une anecdote, raconter comment elle l’a vécu. Ses mots sont maladroits, mais ils paraissent hanter un peu plus les murs de béton. S’ils pouvaient parler, ces murs… Non, ils ne parleraient pas : ils hurleraient, gémiraient, sangloteraient, émettraient des sons humains qui ne peuvent sortir que de corps décharnés et d’âmes torturées.

              Une minute de silence est improvisée au milieu de la cour. Là où se tenaient les appels quotidiens, incessants, à réciter son numéro, à se faire injurier en grelottant. A mesure que les heures passent, elle parvient à retrouver certaines sensations de cet internement. En fermant les yeux, elle peut sentir cette odeur atroce qui se répandait en même temps que la fumée. Et entendre quelques sons lointains d’injures, de coups de feu, de travail forcé.

              Les élèves sont laissés devant une exposition des objets et de photos qui restent du camp. Alors qu’elle pensait être laissée à l’abandon sur un banc, ils sont plusieurs à lui demander de venir avec eux. Ils l’appellent « Madame Rachel », et ça la fait sourire. Comme s’ils avaient réussi à concilier le souvenir de la jeune fille et le respect dû à son expérience et son âge avancé. Avant, elle devait se cacher dans le feuillage d’un arbre pour observer les autres, maintenant ce sont eux qui viennent la chercher. Elle apprécie ce clin d’œil du destin et les suit pour commenter au fur et à mesure. Le tas énorme de valises, c’est parce qu’ils ont été dépossédés de toutes leurs affaires dès qu’ils sont arrivés.  Le tissu rayé, c’est un morceau de l’espèce de pyjama que certains portaient portaient. Les yeux s’écarquillent en voyant les photos de femmes au crâne rasé, et Rachel leur explique que c’était une partie de la déshumanisation.

« C’est une sensation que vous ne connaîtrez jamais, et tant mieux. D’être comme emprisonné, enchaîné par le froid et la faim. Votre corps est devenu une espèce de carcan qui vous torture à chaque instant, il souffre et en même temps refuse d’abandonner le combat complètement et vous force à endurer l’insupportable, encore et toujours. »

« Regardez, Madame Rachel, sur cette photo on voit des femmes qui viennent de se faire raser les cheveux, comme vous avez expliqué. » Tous restent silencieux et immobiles devant cette rangée de femmes au regard incrédule et hagard, qui tentent de cacher leur intimité avec leurs mains. « Elle est terrible cette photo, je me rappelle à quel point je me sentais vide et en même temps terrifiée. » Ils scrutent les visages et tentent de deviner comment elles s’appelaient, pour leur rendre un peu d’humanité. Soudain, elle se fige et ne répond plus à leurs suggestions. Ils tentent de lui secouer la main mais Rachel ne réagit plus à rien.

Sa fille accourt en les entendant crier : « Madame Rachel ? Madame Rachel, vous nous entendez ? », affolée à l’idée qu’elle est en train de faire un malaise. Elle aurait dû y penser, que le choc risquait de la tuer, mais quand on a vécu avec une mère qui ne semble n’avoir aucun souvenir heureux de son enfance, on se sent coupable de vivre la vie à pleines dents sous ses yeux. « Maman ? Maman tu vas bien ? Tu veux qu’on t’allonge ? On va trouver un médecin. »

Elle tressaillit en entendant sa fille l’appeler « Maman », et se rend compte que ses yeux sont larmoyants. Elle désigne d’un doigt tremblotant la femme qui est tout à droite sur la photo. « Vous l’avez reconnue, Madame Rachel ? » « Maman, qui c’est, cette dame ? »

« C’est ma mère. » Stupeur autour d’elle, car tout le monde avait bien compris que toute sa famille avait péri dans les camps de concentration, mais personne ne s’attendait à ce qu’une preuve ne se matérialise sous leurs yeux pour attester qu’ils étaient bien là. Sa fille avait trouvé des traces dans les registres, mais un nom sur un morceau de papier et la confirmation d’un fin dans une chambre à gaz et un four crématoire, c’est bien peu de choses pour résumer la vie des personnes qui l’ont entourée et choyée avant de se faire exterminer. Accompagnée par deux élèves, elle s’assied sur un banc pour tenter de surmonter le choc tandis qu’un halo de visages aux mines blafardes s’installe autour d’elle.

              Rachel finit par se redresser en voyant leurs visages soucieux, et esquisse un sourire pour les rassurer. « Finissons l’exposition, d’accord ? On trouvera peut-être d’autres traces de ma famille et puis je dois terminer votre formation de gardiens et gardiennes de ma mémoire. Retourne t’occuper des autres, ma chérie, ces jeunes gens et moi avons nos petites habitudes, maintenant. » Les élèves autour d’elles s’esclaffent et promettent à leur enseignante dont les traits se détendent un peu de bien s’occuper de Madame Rachel. Le périple initiatique continue, et elle constate, émue, qu’à chaque nouvelle photo ses petits disciples scrutent son visage pour vérifier que tout va bien, et qu’elle n’est pas confrontée une fois de plus à un fantôme du passé.

L’heure tourne. Les fantômes défilent. Les âmes rôdent.

« Tu viens, maman ? La guide nous emmène manger des latkes dans un restaurant qu’elle connaît bien, et on va envoyer les élèves se défouler avec un ballon avant de retourner dans le bus »