Je ne souris jamais.

On me l’a toujours fait remarquer, comme si c’était un handicap. Ou une pratique que j’ai abandonnée en quittant mon pays natal.

Chiefland, Floride, 2004

« Look, Grandma ! It’s a letter !! A letter from France !! » « Regarde, mamie ! C’est une lettre !! Une lettre de France ! »

« Yeah, I can tell, thanks. » « Oui j’ai vu, merci. »

Le ton sévère inhabituel de ma voix met brutalement fin à la surexcitation de mes deux petits-enfants, Emily et Tim, et les immobilise face au fauteuil sur lequel je suis assise. Mes enfants et mes petits-enfants ont toujours été la lumière de mon existence, je n’ai jamais eu assez de temps ni de bras pour les étreindre et les embrasser autant que je le voudrais, mais tout ce qui me rappelle la France fait rejaillir les pires souvenirs de mon existence.

J’ai été naturalisée Américaine il y a plus de cinquante ans et pensais que la cérémonie me permettrait d’exorciser à jamais ces racines qui de temps en temps bousculent le terreau que j’ai cultivé avec soin. La moindre tentative de me parler français me braque immédiatement. Un jour, on m’a même demandé en quelle langue je pensais. Quelle question idiote…

Tim et Emily se sont finalement rapprochés et attendent que je prenne la lettre. Je leur demande de la poser sur le guéridon, avant de les emmener jouer au parc, et de leur payer un tour de manège. Pour m’excuser de ne pas supporter les références à la France, et profiter du soleil de la Floride. Le pays des droits de l’Homme, tu parles… Avec un peu de chance, la lettre aura disparu à notre retour, déplacée ou rangée par une de mes belles-filles ou la femme de ménage. Je n’aurai même pas besoin de l’ouvrir.

J’ai tenté de rendre aux États-Unis tout ce qu’ils m’avaient apporté, depuis mon arrivée, en devenant une bonne Américaine, en parlant l’anglais sans une trace d’accent français, en cuisinant les plats traditionnels. Le coq au vin et le bœuf bourguignon, non merci.  J’ai ignoré les questions de mes enfants sur leurs ancêtres, leurs cousins peut-être ? Personne ne leur parlerait français, et je leur chanterais les comptines du pays où ils étaient nés.

Lorsque ma petite fille Lucy a décidé d’étudier le français à l’université, j’ai été scandalisée, et profondément blessée que toutes mes tentatives et ces années de travail à éradiquer ce passé gaulois soient réduites à néant. Je répondais à tous ceux qui me demandaient si j’étais contente que la chair de ma chair revienne au racine : « Absolutely not ! ». Je qualifiais cette lubie de recherche d’exotisme superflue, comme si elle avait besoin d’ajouter de la profondeur à sa personnalité.  Mon mari, John, m’a convaincue de ne pas culpabiliser Lucy, à qui il avait fait promettre de ne pas me demander d’aide pour ses différents travaux, ni de me poser de questions sur mon passé, en échange de quoi je redeviendrais la Grandma qu’elle aimait tant. J’ai accepté. Elle a accepté.

 J’éprouve tellement de haine, de honte et de dégoût que je ne supporterais pas de me plonger dans mes souvenirs. John, comme à son habitude, m’a tenu la main pendant qu’il essayait de me convaincre, et ne l’a pas lâchée tant que je ne lui ai pas souri. Comme il le fait depuis plusieurs décennies.

Raté. Lorsque nous finissons par rentrer du parc, la satanée « letter from France » est toujours là, et mon mari la regarde fixement avant de se tourner vers moi.

« You haven’t opened it yet ? » « Tu ne l’as toujours pas ouverte ? »

« I don’t want to open it. Do it, if you want. » “Je ne veux pas l’ouvrir. Fais-le, si tu veux. »

« Your name is written on the envelope, sweetheart, not mine. You should open it and read it. »

« C’est ton nom qui est écrit sur l’enveloppe, ma chérie, pas le mien. Tu devrais l’ouvrir et la lire. »

« Nothing good comes from France. » « Rien de bien ne vient de France »

« You are perfect and you come from France… »« Tu es parfaite, et tu viens de France… »

En voyant mon regard noir, il se reprend : « Even if you are now 100% American. » « Même si tu es 100 % américaine, maintenant. »

C’est plus fort que moi, je ne veux pas ouvrir cette lettre. Je prétexte de m’occuper du dîner pour y échapper : tout le monde sera là, et je dois m’activer en cuisine pour nourrir une dizaine de personnes. Plus tard, peut-être. 

Elle est toujours là quand mon fils aîné, Bob, est le dernier à partir, à 20 heures.  Mon adresse est écrite à la main, je ne peux même pas me dire que c’est une administration quelconque qui m’envoie un courrier sans intérêt. Comment m’ont-ils retrouvée ? Qui ?

John passe dans le couloir et il me voit immobile devant le guéridon. Une fois de plus, il me prend la main.

« Take it and come with me to the living room.» « Prends-la, et viens avec moi au salon. »

« I won’t open it. » « Je ne l’ouvrirai pas. »

Il soupire, les yeux perdus dans le vague. Nous nous sommes rencontrés en France, mais avons toujours été liés par ce pacte silencieux que nous n’en parlerions jamais. Il a accepté mon rejet complet de mes origines, comme on accepte les ronflements. La curiosité finit par percer et s’installer à côté du profond dégoût et rejet qui m’anime depuis toute ma vie d’adulte.

Qui veut me contacter depuis cet au-delà fictif que j’ai créé ?

Lorsque je m’installe sur le sofa et que mon mari me tend une tasse de thé, je vois qu’il a sorti l’album de photos de nos premières années de couple : notre mariage, la naissance de Bob, la première maison. Je sais très bien où il veut en venir.

 « What happened was years ago, and you built a completely different life after that. »

« Ce qu’il s’est passé était il y a des années, et tu t’es construit une vie complètement différente, depuis. »

« Not « what happened », what they did to me ! » « Pas « ce qu’il s’est passé », ce qu’ils m’ont fait ! »

Des décennies plus tard, je ne pardonnerai pas. À personne. Mais je sais que John ne lâchera ni ma main, ni l’idée que je dois absolument ouvrir cette lettre.

« You have never forgiven, and you have never forgotten either : maybe it’s time for you to face it before… you know ? »

« Tu n’as jamais pardonné, et tu n’as jamais oublié non plus : il est peut-être temps pour toi de l’affronter avant que… tu sais ? »

Affronter, pardonner avant que la mort ne m’emporte, même si d’après mon médecin il me reste encore de nombreuses années à vivre. Et s’il avait raison ? S’il était temps d’apaiser cette colère qui me saisit chaque fois que l’on me parle de mes origines, de la France, de mon passé ? Parvenir à surmonter la honte et les souvenirs d’une humiliation inscrite au fer rouge avant que ma santé ne me permette plus de le faire.

Je regarde les photos de notre mariage. Nous nous sommes fiancés un an après notre arrivée en Floride, puis nous nous sommes mariés un an plus tard. J’ai fait attendre John deux années, non pas par coquetterie, ou par désir qu’il me courtise, me mérite, mais parce que je voulais attendre d’être présentable. La version officielle, acceptée et jamais discutée par toute la famille et les amis de mon fiancé : je sortais d’Europe après un conflit mondial, et les mois d’Occupation et de privations me faisaient ressembler à un petit moineau affamé qu’il fallait remplumer. La version officieuse, jusqu’à cette lettre, je pensais mourir en l’emportant dans la tombe. John devait être le seul à la connaître, et il était aussi prêt à la taire aussi.

Les pages défilent, et je m’extasie silencieusement devant cette vie que j’ai réussi à construire, en dépit de l’exil et du traumatisme. Mon arrivée aux Etats-Unis était comme une deuxième naissance forcée : l’obligation de repartir de zéro et de réussir, par défi et revanche. Les parents de John étaient ravis de recevoir sous leur toit cette petite Française, de 17 ans, une fille au milieu de tous leurs garçons, qui arrangeait toujours un foulard de manière coquette sur sa tête, sans doute par pudeur, et se déplaçait sans faire un bruit, sans doute par timidité. Sa mère m’emmenait partout, m’expliquait tout lentement, m’apprenait l’anglais comme la plus patiente et la plus pédagogue des enseignantes. Je répétais tout consciencieusement et avec toute l’application dont j’étais capable, comme la plus assidue et studieuse des élèves.

J’ouvre la lettre. Elle vient d’un notaire à Rouen, qui m’informe que ma sœur Jacqueline est décédée, et que je suis la dernière survivante de la famille. Je dois prendre contact avec lui pour un rendez-vous, afin qu’il m’en dise plus. Il a visiblement pris le temps de consulter le dossier, d’où la petite note et l’enveloppe écrite à la main.

C’est trop. Je m’effondre en sanglots, puis parviens à expliquer à mon mari le contenu du courrier, avant de lui répéter en boucle, encore et encore, que je ne suis pas prête, et que je ne peux pas prendre rendez-vous avec ce notaire. Je ne peux pas parler en français au téléphone, entendre cette langue, je ne veux pas que l’on me parle de mon passé et de ma sœur décédée.

John parvient à me calmer, avec toute la patience qui le caractérise, et me fait remarquer que je ne voulais même pas ouvrir cette lettre il y a à peine quelques heures. D’autre part, je ne suis pas obligée de prendre le téléphone, puisqu’il y a une adresse mail inscrite au bas du courrier. Il prend ma main, et le cliquetis léger et réconfortant que j’imagine émanant de nos alliances me calme, comme une onde subtile qui me rappelle que je suis à l’abri. J’ai déjà informé mes enfants que je ne leur donnerai jamais ma bague de fiançailles et mon alliance, même après ma mort. Je serai enterrée aux Etats-Unis avec ces ultimes preuves que je suis une épouse et mère américaine.

Il n’est pas utile de prendre une décision tout de suite concernant ce notaire grenouillesque. Je vais rejoindre mon mari dans la chambre conjugale, espérant que la nuit me portera conseil. Dormir est chose aisée pour John mais est impossible pour moi. Le passé me tombe dessus, comme une chape de plomb. J’étouffe, noyée au milieu de tous mes souvenirs : les sons, les images.

Rouen, France, 1944 :

 Ma sœur Jacqueline me regarde avec tristesse du haut de ses 11 ans, à quelques mètres. Elle n’esquisse aucun geste pour se rapprocher. Elle ne peut rien faire. Je l’entends appeler mon nom, avant d’être entraînée par mes parents qui ne m’adressent aucun regard. Je suis immobilisée par des cordes, tout mon corps tremble de froid. J’ai mal, et le vent qui me souffle dans la nuque me rappelle la cruauté humaine que je viens de subir. Les regards haineux et les crachats, les accusations. L’ombre d’un corps qui se balance sur le sol.

« Laissez-moi, s’il vous plaît…Je vous en supplie, laissez-moi. »

Les insultes fusent. Puis on m’abandonne. De longues heures avec quelques personnes qui passent et me regardent avec mépris, avant que la nuit ne finisse par tomber, et que mon châtiment ne prenne fin.

Chiefland, Floride, 2004

Lorsque le soleil apparaît, je n’ai pas fermé l’œil, et ma décision est prise. Je prendrai rendez-vous, et j’irai exorciser mes vieux démons, malgré la douleur et le dégoût. John me regarde en sirotant son café. Il a compris. Il m’a toujours comprise, même à l’époque où nous ne parlions pas la même langue.  D’un ton ferme et résigné, je lui explique que j’irai, mais qu’après ce périple qui s’apparente davantage à un chemin de croix qu’à un voyage nostalgique vers les rives bienheureuses de l’enfance, je n’en parlerai plus jamais. A personne.

« So, where do we start ? » « Alors, on commence par où ? »

«  Lucy.. »

Ma petite-fille rebelle, partie à Paris faire sa thèse, en dépit de ma gallophobie latente. Son grand-père maîtrise la technologie beaucoup mieux que moi, et je me réfugie lâchement derrière ce prétexte pour qu’il prenne contact avec elle afin de lui expliquer uniquement ce que j’ai validé : je dois venir en France pour voir un notaire suite à une histoire d’héritage. Il faudra qu’elle traduise le mail et prenne le rendez-vous, et nous rejoigne au rendez-vous pour traduire, car je ne sais pas si je peux encore formuler le moindre son de la langue de mon enfance, ni si je serai à même de comprendre les propos du notaire.

Habituée au lourd climat de non-dit et de questions refoulées, Lucy accepte, et traduit dans l’heure la missive. John me fait remarquer qu’il faudra lui en dire plus, bientôt. J’acquiesce. Je le sais déjà, mais pas maintenant, je ne suis pas prête. Et je refuse qu’elle voie en moi autre chose que sa grand-mère qui lui lisait des histoires et lui concoctait de bons petits plats. Ce qui finira irrémédiablement par se produire. Mais dans deux semaines. Plus de cinquante ans de labeur et de déni ruinés par une simple lettre. Et la mort de ma sœur.

Les deux semaines filent au point que j’arrive abasourdie à l’aéroport après plusieurs heures de vol, pendant lesquelles j’ai dormi, d’un sommeil de plomb, sans rêve, assommée par les médicaments réclamés à mon médecin en prétextant que l’idée même de prendre l’avion me terrifiait. En vérité je suis terrifiée par la confrontation avec mon passé, et je refuse d’être exposée à la surexcitation des touristes qui viennent chercher un semblant d’élégance à la française. Ridicule.  Je ne suis pas en vacances, je suis en mission. La vieille Madeleine s’excuse auprès de la jeune Madeleine pour ce retour dans ce pays maudit alors qu’elle lui avait juré de ne jamais y remettre les pieds. En embarquant sur le paquebot à l’époque, je n’avais pas eu un seul regard pour le continent que je quittais. Les yeux vers l’avant, toujours. Pour chasser la nausée attribuée au mal de mer. Tu parles.

 Des vagues d’appréhension et d’amertume me parcourent, et j’agrippe la main de mon mari, de peur de tanguer, guettant ce cliquetis infime qui n’est que le pur fruit de mon imagination et qui, comme un mantra me permettra d’apaiser mes esprits.

Lucy est venue nous chercher en voiture, car elle conduit en France, navigue avec facilité au milieu des panneaux français, et s’exprime quasiment sans accent dans cette langue que je comprends toujours, ce que j’ai pu constater après quelques secondes à écouter la radio dans la voiture. Voyant mon visage se renfermer un peu plus, ma petite-fille coupe rapidement le son.  C’est elle qui se présente devant la secrétaire du notaire, et patiente avec nous, le temps que le notaire se libère. En me voyant fermement attachée à John, elle comprend que je ne suis pas sa grand-mère forte et assurée, mais juste Madeleine, immigrée française et son passé complexe, celle que j’ai été avant de devenir Grandma Maddie. Elle me sourit faiblement, comme si elle s’excusait d’être le témoin de ce passé qui ressurgit contre ma volonté. Ses mains qui pianotent sur ses genoux trahissent malgré tout qu’elle est impatiente d’entendre ce qui va être raconté.

Alors que nous nous installons tous les trois dans le cabinet du notaire, d’un confort simple et élégant, bien loin des débauches de dorures et de moulures auxquelles je m’attendais, je scrute son visage. Il doit avoir la quarantaine, un âge qui permet de ne connaître la guerre et ses effets que par les livres, les films, les documentaires et les expositions. Nous sommes de moins en moins nombreux à avoir vécu ces années de privation et de recoins obscurs de la conscience humaine. Et c’est tant mieux.

Il me souhaite la bienvenue, explique qu’il s’appelle Éric, nous remercie d’être venus jusqu’à lui, et espère que nous avons fait bon voyage. Je réponds « Oui, merci. » pendant que Lucy traduit à John. Ces deux mots jaillissent presque involontairement de ma bouche, sans aucune difficulté de prononciation, et ma voix est claire et assurée. Je me demande si je dois y voir un signe qu’il faut enterrer la hache de guerre, même si je n’en ai aucune envie. Un flash de mon passé m’étourdit un instant, et mon champ visuel est constellé de visages haineux qui me hurlent dessus. Une douleur lancinante parcourt mon crâne.  Je tressaille.  « Laissez-moi, s’il vous plaît…Je vous en supplie, laissez-moi. »

« Maddie ? Are you with us ? »  « Maddie ? Tu es avec nous ? »

Le cliquetis enchanteur des alliances m’arrache de cet enfer d’antan, et je me redresse sur ma chaise, cherchant un semblant de dignité. Lucy chuchote à l’oreille de son grand-père pour ne pas perturber l’entretien en traduisant nos propos.

« Je vous écoute, monsieur. » La jeune Madeleine et Maddie l’ancienne s’unissent pour affronter la suite.

« Comme je vous l’ai expliqué, malheureusement, votre sœur Jacqueline est décédée le mois dernier. Je suis le compagnon de son fils. »

Ma petite sœur que je n’aurai jamais vu grandir, et dont la dernière image est comme gluée à ma rétine. Impuissante, tremblante, terrorisée.

« Oh, vraiment ? »

« Oui, je suis ravi de vous rencontrer. Et Émile le serait aussi. Nous pourrions vous amener à la tombe de Jacqueline, et celle de vos parents. »

« NON ! »

John, Lucy et le notaire sursautent, et moi-même je ne reconnais pas cette voix de fauve blessé qui est sortie de ma cage thoracique. Je n’irai pas sur la tombe de mes parents. Qu’ils restent enterrés avec mes souvenirs français. Le notaire ne se perturbe pas et reprend, d’un ton compatissant :

« Jacqueline avait évoqué les… évènements de l’époque. »

J’éclate d’un rire amer : « Les « évènements », voilà une façon bien lisse et diplomate de présenter les choses ! »

Le silence se fait dans le cabinet, et Éric le notaire me tend une vieille photographie, en m’expliquant que Jacqueline l’avait laissée dans ses papiers, à mon intention. Nous sommes trois petites filles sur cette photo. Il y a Jacqueline, Simone, et moi. Je la montre à John et à Lucy, expliquant que Simone était la voisine de mes parents, qu’elle avait mon âge, était fille unique, et passait toutes ses journées avec moi, à la ferme. Nous allions à l’école ensemble, et étions inséparables. Je frémis en entendant Lucy s’adresser à moi en français : « Tu voudrais que j’essaye de retrouver ton amie Simone ? ». Je prends une grande respiration avant de répondre dans la même langue : « C’est inutile, elle est morte à 16 ans. J’étais là. »

Bouche bée, Lucy continue : « La guerre ? »

« Oui, la guerre, et les hommes. »

Je vois au regard d’Éric que Jacqueline ne lui a pas raconté cette partie des « évènements ».

« Très bien, je vais vous raconter ce qu’ils m’ont fait, mais ce sera la seule et unique fois. Je suis la dernière survivante de cette histoire, et je veux qu’elle meure avec moi. »

Rouen, France, 1944

Simone et moi avons 16 ans, et nous sommes les meilleures amies du monde. Heureuses et insouciantes autant que nous pouvons l’être dans un contexte de privation et de guerre. Ma sœur Jacqueline nous suit partout, ce qui nous fait râler abondamment.

« C’est une gamine de 11 ans ! Un bébé ! Elle n’a rien à faire avec nous qui sommes des adultes ! Elle nous enquiquine ! »

Mes parents, inflexibles, négocient tous mes moments de liberté à condition que Jacqueline soit là. Nous lui faisons promettre de ne rien raconter aux parents de nos aventures en échange de friandises données par des officiers allemands.

Toujours les mêmes : jeunes, beaux, ne demandant qu’à échanger quelques phrases en français laborieux et à caresser nos cheveux. « Chôlies Françaises ». Bien plus intéressants et exotiques que le quotidien auquel nous étions confrontées : les lessives, le ménage, préparer les repas, devenir des futurs épouses et mères accomplies en dépit de nos propres ambitions.

Nous étions loin des considérations politiques, ébahies par toutes ces choses dont nous rêvions et auxquelles nous n’avions jamais eu accès. Les bas de soie, le chocolat.. Ils nous faisaient rire, aussi.

Erreur irréparable.

Rouen, France, 2024

Je n’ai plus aucune maîtrise de ce flot de paroles expiatoire. J’ai l’impression d’avoir retrouvé mes 18 ans, avant le paquebot, et avant de devenir la « sweet little Maddie » des parents de John. Je me sens révoltée, pétrie par un climat d’injustice de ce que j’ai vécu.

Lucy interrompt sa traduction simultanée : « Une erreur irréparable ? Pourquoi ? »

« Parce qu’à l’époque, on ne fraternisait pas avec l’ennemi, surtout pour des jeunes filles. On le fuyait, on ne lui adressait pas la parole, on le méprisait dans son dos. Alors,  accepter des friandises! Quelle débauche ! »

Ma voix monte dans les aigus, ma tension s’affole. John se détourne un instant de sa petite-fille la traductrice pour me serrer la main et me fixer des mêmes yeux bleus qui m’ont regardé avec tristesse il y a plus de soixante ans, dans ce petit village de Normandie qu’il était venu libérer.

« À la Libération, il y a eu des « épurations », tu as entendu parler de ça, Lucy ? » Je n’aurais jamais pu lui expliquer en anglais, ma langue de renaissance. Que mon français natal fasse le sale boulot.

« Non, pas trop. » Elle est figée sur sa chaise, trop occupée par la traduction, et le fait qu’enfin, elle est exposée au passé de sa grand-mère, qui en plus s’exprime en français. Les autres fonctions corporelles n’ont pas de place dans cet entretien, ses émotions ont pris le relais.

« Ca consistait à punir et à se défouler sur celles et ceux qui avaient collaboré avec l’ennemi. Les hommes, on les pendait. Sur la place publique.  Et les femmes qui avaient « couché avec des Boches », on leur rasait la tête, et on les forçait à défiler avec des pancartes ordurières. »

Horrifiée, Lucy, la bouche entrouverte, se fige, au point qu’elle en oublie de traduire ce que je viens de dire à son grand-père. Elle finit par se reprendre au bout de quelques secondes, et se tourne vers lui. Il lui indique en posant la main sur son genou que ce n’est pas nécessaire de continuer la traduction : il a compris de quoi nous parlions. Il était là. Il sait.

« Un jour et en quelques heures, les soldats allemands sont partis. C’était la débâcle, Hitler avait enfin perdu la guerre. Je me souviens de ces scènes de liesse : on dansait, on criait dans la rue, on s’embrassait, et puis les soldats Alliés sont arrivés en distribuant à tour de bras des chewing-gums, et tous ces petits plaisirs du quotidien dont nous avions été privés. Et puis rapidement, les scènes d’effusion ont été remplacées par des tribunaux populaires expéditifs.

L’épuration, c’était un défouloir géant sur la place du marché. On pendait à tour de bras des hommes pour la moindre excuse, avec des bourreaux qui pour certains étaient bien loin de la résistance quelques semaines plus tôt. Et tous ces visages déformés par la haine, c’était hideux. Les gens qui vendaient au noir ou s’arrangeaient avec les soldats allemands pour leurs petites combines, ça me faisait froncer les sourcils, mais à l’époque chacun était obligé de faire dans la débrouille pour tirer son épingle du jeu, et j’étais mal placée pour donner des leçons de morale.

 Les règlements de compte d’après la Libération, c’est ce que j’ai vu de pire dans ma Normandie natale et de toute ma vie. Une bande de sauvages, voilà ce qu’ils étaient tous.

Ils ont commencé par s’attaquer à la cousine du maire, qui avait, d’après certains ragots « couché avec des Boches ». On a jamais su si c’était vrai, mais par contre j’ai toujours su que personne ne méritait de se faire tondre la tête comme un mouton, à genoux sur la place, sous les insultes et les crachats, à défiler dans tout le village sous les cris de liesse. Immonde, c’était immonde. »

Eric et Lucy se regardent, témoins virtuels d’un monde qu’ils n’ont pas connu et dont la sauvagerie leur paraît bien éloignée des films héroïques sur la Résistance qu’ils ont vus à la télévision ou au cinéma.

« Mais… et toi, Grandma ? »

« La cousine du maire a réussi à s’échapper avec son crâne chauve et couvert d’injures écrites au feutre, et la meute n’était pas rassasiée, visiblement. Deux amies de Jacqueline ont commencé à nous tourner autour en nous désignant du doigt, Simone et moi, criant que nous avions aussi fraternisé « avec les Boches ». J’ai compris que ma sœur leur en avait parlé en voyant sa tête, et qu’elle le regrettait amèrement.

Alors la meute s’est tournée vers nous deux. Je me souviens de ce raz-de-marée de fureur qui s’est abattu sur nos têtes. Et tu sais ce que nos parents ont fait ? Rien. Ils ont considéré que nous devions payer, que nous étions des… non, je ne dirai pas ce mot. Qu’il suffisait de ne pas nous défendre pour que la honte ne les éclabousse pas. Alors la foule nous a saisies par les bras pour nous attacher sur un des poteaux de la place du Marché et c’est un de nos camarades de classe qui nous a tondues. Je me souviens, ils nous avaient même dessiné des croix gammées sur le crâne. »

Éric explique que Jacqueline lui a raconté avoir assisté à « une scène difficile », de loin, sans les détails,  et que pétrifiée par la peur, elle n’a rien pu faire.

« Vous savez, Madeleine, elle parlait de cette époque avec des sanglots dans la voix, et elle s’en est voulu toute sa vie. »

« Elle n’aurait rien pu faire, à 11 ans… Elle ne pouvait pas imaginer que… Elle n’avait pas compris. Mes parents l’ont enfermée dans sa chambre pendant plusieurs jours pour ne pas qu’elle me libère, ou vienne m’aider, ou même me parler. Ils avaient peur que je la contamine, sans doute.

 Les habitants du village nous ont attachées aux poteaux et sont rentrés chez eux à la fin de la journée. Simone et moi, on ne pouvait même pas se regarder, ni se parler tellement nous étions en état de choc. Nous avons passé la moitié de la nuit exposées comme des bêtes de foires avec nos crânes tondus et nos graffitis. C’est le père de Simone qui est venu nous détacher, avant de dire à Simone : « va-t’en ». 

Elle est partie en courant. Je n’avais nulle part où aller, alors j’ai essayé de la retrouver pour qu’on quitte le village ensemble. Quand je l’ai retrouvée dans la grange de ses parents, je suis restée prostrée sur le sol en la regardant se balancer au bout d’une corde, le visage tordu par l’asphyxie provoquée par la corde et le désespoir. Elle avait de magnifiques yeux verts et des boucles brunes qui lui tombaient en cascade dans le dos. L’épuration lui a tout pris. »

Je vois Éric tendre un mouchoir à Lucy. John secoue la tête en murmurant : « Dark times… » « Des heures sombres…. »

« Et après ? Que s’est-il passé ? » Lucy a séché ses larmes et veut connaître la suite de cette histoire que je lui ai refusée depuis sa naissance, à elle, et toute la famille.

« Lui. » Je saisis une fois de plus la main de John, invoquant silencieusement le pouvoir du cliquetis chimérique.

« Un soldat Allié, qui passait par là, et m’a vue devant le cadavre de mon amie qui se balançait le long d’une poutre. J’étais hypnotisée dans mon chagrin par l’ombre de son cadavre sur le sol, qui dansait dans le soleil de l’aube. Il l’a détachée et nous a ramenées toutes les deux à la caserne. Les parents de Simone ont consenti à récupérer le corps de leur fille pour l’enterrer dans le caveau familial.

 Moi, personne ne me cherchait. Alors, le gentil soldat Américain qu’était ton grand-père m’a ramenée chez lui, aux États-Unis. Je n’avais nulle part où aller, de toute façon. J’ai eu 17 ans sur le paquebot. Mon cadeau, c’était cet exode. Au bout d’un an, mes cheveux avaient repoussé, j’avais retrouvé selon moi une apparence assez humaine pour accepter de me fiancer. Et puis un an plus tard, j’avais assez de chevelure pour faire une belle mariée pour les photos. Le reste, tu le sais. C’est mon histoire américaine, la seule, l’unique, celle que je me suis construite et appropriée. »

Eric pousse l’enveloppe vers moi.

« C’est une lettre écrite par Jacqueline, pour vous. Elle m’a demandé de la remettre avant de parler en détail de la succession. »

« Je ne veux rien. Laissez tout à … Émile, c’est bien ça, le prénom de mon « neveu » ? »

Je bute sur le mot, comme si je n’étais pas sûre de ce lien de filiation entamé il y a des décennies et que je découvre aujourd’hui. Jusqu’à présent j’avais des « nieces », des « nephews », mais pas de «neveu ».

« Laissez-moi la lettre, je veux bien la lire, mais je ne ramènerai rien qui me lie à mon passé français jusqu’à chez moi. »

« Vous préférez peut-être qu’on vous laisse seule pour la lecture de cette lettre, Madeleine ? Il y a une annexe à côté de mon bureau où vous serez tranquille. »

« Très bien. Et si vous pouviez appeler Émile pour que je le rencontre ce soir ? Nous partons demain matin, avec mon mari. Je ne resterai pas en contact avec votre compagnon, très probablement, mais peut-être que Lucy … ? »

« Excellente idée, Grandma. »

Ma petite-fille se tortille d’excitation à l’idée de rencontrer, enfin, un membre de sa famille française qui ne soupirera pas en l’entendant parler la langue de Voltaire avant de rétorquer dans la langue de Shakespeare.

« À partir de demain, je n’ai plus rien à faire avec ce pays. » Je me lève brusquement avec la lettre et vais m’installer, endossant le rôle de la vieille dame digne et en paix avec son passé, à l’écart des regards pleins de compassion et d’interrogation. Ils arrivent des décennies trop tard.

Je m’installe dans l’annexe, et fais crisser l’enveloppe avec le coupe-papier.

Et puis, je crois que j’ai souri.

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